«Material» comme brut. Brut comme authentique. Authentique comme entier. «Material n'est pas un magazine d'art, Material n'est pas suisse, Material n'est pas consensuel», explique dans un e-mail destiné à Pro Helvetia Rein Wolf, conservateur du Musée d'art contemporain de Zurich (Musée Migros) et éditeur de la publication.

Material est un projet, une «performance» éditoriale limitée à dix numéros. Il se propose de jeter un regard interculturel et pluridisciplinaire sur l'expression artistique, loin du mainstream, de l'esthétique en vogue. «Le nom même rappelle les valeurs des années 80, explique David Bosshart, directeur du Pour-cent culturel Migros et bailleur de fonds de l'entreprise. Il va à contre-courant de la virtualisation des images, du tout-au-computer. Il faut comprendre ce titre de façon ironique.»

Avec ce magazine semestriel, Migros n'entend pas faire de l'argent. Tiré à 10 000 exemplaires dont 6000 distribués en Allemagne, le géant orange veut élargir la stratégie visuelle de son musée par un apport rédactionnel. «Ce n'est pas un complément au musée», tient à préciser René Ammann, le rédacteur en chef. C'est plus un enrichissement». Selon la vision de David Bosshart, la stratégie du Musée Migros vise à quitter l'art contemporain au sens étroit pour embrasser le phénomène contemporain dans sa globalité.

Aucun thème n'est tabou dans Material. Le premier cahier explore religion, pouvoir, psychologie, société, ethnographie au travers de la littérature, du cinéma, de la photographie ou de la télévision. Material privilégie le contenu, le document avant l'enveloppe. Ainsi le logo n'a que peu d'importance: il change en deuxième page déjà. Les auteurs (traducteurs compris) sont listés selon l'ordre alphabétique de leur prénom, rares sont les notices biographiques qui viennent en aide pour apprivoiser le texte. René Ammann s'en justifie: «Quand on lit un roman, il n'y a pas d'explication.»

Material publie chaque texte en langue originale: anglais, espagnol, néerlandais, tzotzil s'y côtoient avec une traduction en allemand. Le tzotzil? C'est un dialecte en usage dans le Chiapas mexicain. Plutôt que d'être un magazine de confrontations entre l'Europe et l'Amérique du Nord, entre Londres, Paris, New York et Zurich, Material aimerait offrir une plate-forme à des artistes venus du Sud, à des auteurs européens encore méconnus.

Alors, que trouve-t-on dans cette édition? Pêle-mêle et entre autres: une interview de Moshekwa Langa, un artiste sud-africain récemment exposé au Centre d'art contemporain de Genève; deux œuvres d'une poétesse allemande inconnue, c'est-à-dire non encore publiée; un texte autobiographique de Donna Leon sur ses soupirs vénitiens, un autre de Milena Moser, qui, après quelques déboires adultères, a rejoint le paradis à San Fransisco – et le père de ses trois enfants; les portraits de Thomas Kern, photographe et mari de Milena, la montrant si inaccessible, mais tellement séductrice.

Material présentera en outre à chaque édition un portfolio (Katrin Freisager ouvre les feux) et la retranscription d'une émission de télévision. Pour René Ammann, l'écriture permet au discours de retrouver un sens. Débarrassé du spectacle, il n'en est que plus révélateur. L'exercice est particulièrement approprié pour Ziischtigsclub, le talk-show intellectuel de la DRS, qui accueillait Uriella l'été dernier, une médium très connue outre-Sarine pour ses prédictions moult fois reportées sur la fin du monde.

Au premier abord, Material donne l'impression d'être élitaire. Une fois plongé dans les textes, on est cependant surpris de leur style simple, efficace et non dénué d'humour. «Nous n'avons pas cherché à cerner un public cible comme pour d'autres publications, explique le rédacteur en chef. Mais on imagine volontiers que nos lecteurs sont des gens ouverts, curieux et réfléchis.» De par sa maquette, Material est pourtant si classique qu'il en devient austère. On aurait aimé moins de textes, plus d'images et un lay out plus ébouriffant. Chaque cahier sera différent, promet René Ammann, qui tient cependant à assurer la primauté du texte sur les designs qui font pschitt! et dont on se lasse trop vite.

Material, magazine semestriel d'art, 14 francs, 9 euros, dans les grands kiosques.