En France, la volonté du président de la République est toute-puissante. Sans la passion de Jacques Chirac pour les arts non européens, jamais 120 chefs-d'œuvre d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques ne seraient entrés dans le sacro-saint bâtiment du Louvre. Depuis maintenant une semaine, le public peut visiter de nouvelles salles dans «le plus grand musée du monde», à l'extrémité de l'aile qui borde la Seine. Le Pavillon des Sessions a été entièrement réaménagé par l'architecte Jean-Michel Wilmotte. Cette présentation préfigure la naissance à Paris, près de la Tour Eiffel, d'un nouveau musée entièrement consacré aux arts non européens.

Les 1400 mètres carrés du Pavillon des Sessions ne rappellent en rien les salles des anciens musées d'ethnographie, avec leurs entassements d'objets (qui mêlent parfois le sacré et le profane) accompagnés de longs textes expliquant par le menu le contexte social d'où ils ont été prélevés. En entrant au Louvre, les figures, les masques, les meubles et les objets symboliques ne sont offerts ni comme des curiosités, ni comme les témoignages des civilisations.

Ce sont des œuvres d'art comme les autres, toutes les autres qui peuplent l'immense musée parisien – statues grecques, sarcophages égyptiens, Madones du Moyen Age, ou scènes mythologiques des peintures du XVIIe siècle. Bref, des œuvres d'art comme les nôtres. Sur des socles très simples, dans des vitrines somptueuses mais sans atours, avec des cartels qui fournissent le minimum d'informations (provenance, datation, matériaux…). Il faut aller dans une salle annexe pour consulter un CD-Rom qui les situe et les explique; ces œuvres ne sont pas là pour le savoir, elles sont données à la contemplation.

Pour que les arts primitifs soient ainsi exposés, il a fallu la détermination d'un homme, Jacques Kerchache, expert des arts non européens, organisateur d'expositions, ancien marchand, qui a lancé en 1990 un appel au titre explicite: «Les chefs-d'œuvre du monde entier naissent libre et égaux», où il demandait l'ouverture d'un nouveau département au Louvre. Il a su convaincre Jacques Chirac, et vaincre les réserves des chercheurs plus soucieux d'une présentation scientifique et pédagogique que d'une recherche esthétique. Jacques Kerchache a sélectionné les œuvres du Pavillon des Sessions. Outre la volonté de couvrir tous les continents, il a privilégié la logique des formes. C'est un point de vue extrême, qui trouve son origine dans l'histoire de l'art du XXe siècle en France.

Guillaume Apollinaire écrit en 1909: «Le Louvre devrait accueillir certains chefs-d'œuvre exotiques dont l'aspect n'est pas moins émouvant que celui des beaux spécimens de la statuaire occidentale.» Il a fallu presque un siècle pour que cette vision devienne une réalité. Les ethnographes et les explorateurs ont amené en Europe les trésors des sociétés «primitives». Mais ce sont les artistes du début de ce siècle qui ont perçu leur extraordinaire richesse formelle. Ils se sont laissé porter, et influencer, par cette rencontre née des conquêtes coloniales. Ils ont été les premiers à collectionner ces trésors, qu'ils conservaient dans leurs ateliers auprès de leurs propres œuvres.

La conception qui prévaut désormais à Paris, du Pavillon des Sessions au futur Musée du quai de Branly, s'oppose radicalement à celle d'autres institutions moins soucieuses de délectation esthétique que de compréhension entre les peuples – par exemple le projet de Musée d'ethnographie de Genève (lire ci-dessous). On la soupçonne de pratiquer l'ethnocentrisme, et d'imposer nos valeurs artistiques à l'ensemble de la planète. On s'offusque des 37,5 millions de francs suisses qui seront consacrés en cinq ans à l'acquisition d'œuvres pour le futur musée et des millions déjà dépensés pour acquérir certaines de celles qui sont exposées au Louvre.

On se scandalise que deux sculptures Nok du Nigeria, ces antiquités vieilles de près de 1500 à 2000 ans, aient été achetées en 1999 alors qu'elles ont sans doute été l'objet d'un trafic illicite puisque les sites archéologiques où on les trouve sont régulièrement pillés et les objets sortis en contrebande – la France s'est d'ailleurs «couverte» par un accord de coopération avec le gouvernement nigérian. On considère que les salles du Pavillon des Sessions et les idées qu'elles représentent sont le fruit d'une histoire coloniale mal digérée.

Que répondre? Il faut aller au Louvre voir ces chefs-d'œuvre, pour ressentir ce qu'ils sont, mais surtout pour entendre ce qu'ils disent de notre propre expérience de l'art. Notre perception des peintures européennes qui sont exposées à quelques centaines de mètres de là en sera durablement transformée. L'évidence de nos images et de nos symboles explose. Et le regard s'interroge. Il fallait que ces œuvres entrent au Louvre pour que le regard oublie à ce point ses a priori, ses modèles et ses certitudes, pour qu'il perçoive que les œuvres de notre propre histoire sont aussi mystérieuses que celles des autres continents, et aussi éloignées qu'elles de ce que nous sommes aujourd'hui.