En exergue de l'exposition: une paire de bottines de patin artistique, à doubles lames. Leur mise en évidence est hautement symbolique. Toute trajectoire de vie comporte souvent en parallèle une autre trace, plus légère mais non moins marquante. Douloureuse même, parfois. Né en 1954 dans le Connecticut, Robert Gober sous son ironie rentrée laisse transparaître des malaises. Qui souvent, remontent à l'enfance. A cet égard, les petits parcs à barreaux en bois pour bambins, qu'il distord en différents volumes géométriques, sont significatifs. Ils renvoient aux mises en formes - ou plutôt aux déformations - inculquées par l'éducation.

Robert Gober s'élève contre toutes les mises aux normes, dénonce l'étouffement par les règles et les conventions. Et au-delà, se fait un plaisir de désigner les contradictions et les hypocrisies. Une robe de mariée au beau milieu d'une salle au parquet brillant, des paquets de litière pour chats au pied des murs et ces murs eux-mêmes revêtus d'un papier peint à motifs alternés représentant un Noir pendu à un arbre et un Blanc dormant paisiblement; cette installation de 1989, comme la plupart de celles organisées par Robert Gober, fonctionne sur l'élémentaire et les télescopages.

Ce jeu de combinaisons prend toute son ampleur au Schaulager, à Bâle-Münchenstein. Le lieu est d'ailleurs une organisation d'espaces comme on en trouve peu. Une grande installation de Gober, du reste, y est installée en permanence depuis 2003; celle de la Vierge flottant au-dessus d'un caniveau au paysage sous-marin idyllique et de la cascade dévalant un escalier. Mais c'est aussi, pour l'occasion, la plus vaste exposition de Robert Gober à ce jour. Elle rassemble une quarantaine de ses sculptures et cinq installations de grandes dimensions, ainsi que plusieurs ensembles de dessins.

Nombre de ces travaux, cependant, sont des déclinaisons ou des dérivés d'eux-mêmes. Ainsi les lavabos, surdimensionnés ou décomposés en leurs différentes parties: bassin, soubassement, tablette, paroi de fond. Autant d'éléments que l'artiste américain utilise séparément ou qu'il réassortit autrement. Ainsi encore, ces jambes d'enfants, molles ou rigides. Il suffit que Gober en rassemble une brassée afin d'alimenter un feu fictif, et ces petites guibolles d'enfant font froid dans le dos. Gober ne fait pas vraiment dans le ragoûtant. Tels ces longs poils qui sortent comme une toison d'un morceau de fromage, ressemblant à un beau quartier d'Emmental.

On frôle ici le surréalisme. Mais les images qu'utilise Gober sont fortes et le sont parce qu'elles font référence à des phobies, à des angoisses, à des admonestations, à des interdits bien réels. Par conséquent aussi, à des condamnations, des exclusions, des hontes. La présence d'une bouteille de gin abandonnée dans un recoin lui permet, par exemple, d'en insinuer beaucoup. L'exclusion, la sexualité, l'enfance, la religion, le pouvoir, tous ces thèmes exploités par Robert Gober sont imprégnés de positions tranchées. Et forcément, sur leurs versants ombrés, prolifèrent la fourberie, le pharisaïsme, la tartuferie. Avec des êtres et des âmes qui en font les frais. Ce contre quoi se bagarre Robert Gober.

Les rites familiers, convenus - se laver les mains au lavabo, donner à manger au chat -, sont confrontés à d'autres comportements comme le racisme, l'homosexualité, la violence. L'artiste nous interpelle sur la primauté accordée parfois à des choses secondaires au détriment de l'essentiel. Il ne fait pas de morale. Il use juste d'objets en pièces détachées. Au spectateur de les associer comme le puzzle de ses propres expériences. Certains réagissent là où d'autres restent indifférents. Et là où d'aucuns s'offusquent, d'autres rigolent. Rien n'est limpide. Gober n'est pas dupe. Le flux reste ouvert, comme l'eau qui coule souvent dans ses travaux. Et il sait que de la réalité on a envie de s'échapper vers le rêve, mais ce qu'il a envie de souligner c'est qu'il n'y a aussi que très peu du rêve au cauchemar.

Robert Gober. Work 1976-2007. Schaulager (Ruchfeldstrasse 19, Bâle-Münchenstein, tél. 061/335 32 32, http://www.schaulager.org). Ma-ve 12-18h (je 19h), sa-di 10-17h. Jusqu'au 14 octobre.