De quoi sont faites les couleurs? Du mélange matériel des pigments colorés ou de la vibration de la lumière? Les artistes néo-impressionnistes, Georges Seurat (1859-1891) d'abord, et Paul Signac (1863-1935), ont poussé à l'extrême – certains ont dit jusqu'à l'absurde – l'idée selon laquelle les couleurs doivent se mélanger dans l'œil de celui qui regarde, plutôt que sur la palette ou sur la toile. Ils ont peint en juxtaposant de petites touches de couleurs pures pour que, par leur densité, leur disposition et leur voisinage, elles constituent finalement un mélange optique. A Paris, avec 81 peintures et 53 œuvres sur papier, une exposition Signac montre l'œuvre d'un peintre qui n'a pas renoncé, sa vie durant, à la méthode qu'il avait adoptée dès sa jeunesse. C'est le critique d'art Félix Fénéon qui a donné à cette méthode le nom de néo-impressionnisme. Les artistes, eux, parlaient de divisionnisme.

Aujourd'hui, avec les techniques d'imprimerie moderne et, surtout, avec les pixels, tels qu'on peut les observer directement sur un écran d'ordinateur, le divisionnisme nous est familier. A l'époque, il a fallu l'audace des impressionnistes, influencés par les découvertes scientifiques et stimulés par la peinture en plein air, pour rompre avec la tradition du mélange physique des couleurs. Le tableau de Monet qui a donné son nom au mouvement, Impression, soleil levant, date de 1874. Douze ans plus tard, Un Dimanche à la Grande Jatte de Seurat, le tableau manifeste du divisionnisme, fait partie de la dernière exposition impressionniste.

Au contraire du divisionnisme, l'impressionnisme n'est pas un mouvement artistique qui repose sur une doctrine picturale. C'est un mouvement de circonstances, né du refus des genres académiques, du goût de la vie urbaine et des loisirs campagnards. Pour la plupart de ses participants, l'usage des couleurs pures juxtaposées était une pratique empirique et ils se servaient aussi du mélange physique des couleurs sur la palette ou sur la toile.

«Si l'on combine autrement que par le mélange optique ces éléments ennemis [les couleurs complémentaires comme le rouge et le vert], leur mixture aboutira à une teinte boueuse», écrit Signac dans un essai sur Delacroix. Conséquence de ce parti pris, un art fascinant par le chatoiement de la lumière, mais figé par une construction rigoureuse, presque abstraite, qui seule permet de maîtriser les contacts entre les formes.

L'accrochage du Grand Palais laisse cependant entrevoir, avec des dessins et de petites peintures préparatoires très enlevées, le tempérament de Signac et la manière dont il préparait ses compositions savantes. Paul Signac n'avait rien d'un doctrinaire sec. C'était, au contraire, un homme chaleureux et sociable qui abandonnait très souvent l'atelier pour son voilier, un régatier redoutable dont un des premiers bateaux portait le nom d'Olympia, en hommage à Manet et à son célèbre tableau. En 1917, il dit avec humour: «J'ai eu 29 bateaux, gagné en courses plus de médailles qu'un Prix de Rome au Salon; ma bastide s'appelle La Hune et puis quoi j'ai quand même peint quelques marines et un peu d'eau!»

Ce bon vivant, trapu et barbu, un chapeau posé à l'arrière du crâne, a été pendant des dizaines d'années le président de la Société des artistes indépendants qui organisait un des plus importants salons parisiens, et, à la veille de sa mort, un partisan du Front populaire. Il était aux côtés de Zola pendant l'affaire Dreyfus et auprès des anarchistes dont il illustrait les revues, au tournant du siècle. Peintre de paysages et de scènes d'intérieur, il était donc l'allié des Kropotkine et des Bakounine? L'histoire ne retient souvent que l'épisode violent des luttes anarchistes, les attentats, la guerre sociale. Mais l'anarchisme est avant tout un mouvement non violent, fondé sur une foi indéracinable en la capacité des hommes à créer un monde harmonieux, débarrassé des pouvoirs arbitraires.

«Il ne faut pas se contenter de bâtir la cité de demain», écrivait Bernard Lazare, un des chefs de file de cet anarchisme doux, en 1896, «il faut rendre l'homme capable d'y demeurer. Transformer les idées, développer une moralité plus large et plus humaine, tel doit être le rôle des philosophes, des poètes, des romanciers et des artistes – je ne parle pas de ceux qui bornent leur ambition à distraire la bourgeoisie mourante – telle doit être leur action».

Paul Signac ne concevait pas la peinture comme un instrument de dénonciation. Il n'a pas cultivé l'imagerie paupériste. Ses tableaux, comme Au Temps d'harmonie (voir ci-dessus), illustrent l'espoir de temps meilleurs. A partir de la première décennie du XXe siècle, avec le fauvisme et l'expressionnisme, sa vision à la fois raisonnable et tendre a été submergée par un art plus radical dans sa forme et dans sa pratique, un art qui ne se donnait pas pour mission de proposer un modèle pour l'avenir, mais une façon d'être pour le présent.

Paul Signac (1863-1935).

Galeries nationales du Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris. Ts les jours sauf ma de 10 à 20 h (me 22 h). Entrée sur réservation de 10 à 13 h (tél. depuis la France: 0892 684 694). Jusqu'au 28 mai.