Au sein du groupe des peintres nabis (Paul Sérusier, Maurice Denis, Pierre Bonnard, Félix Vallotton, Ker-Xavier Roussel, Paul Ranson) épris de culture jusqu'à s'imprégner de philosophies antiques, d'ésotérisme, de discussions musicales, et à s'émouvoir des délicatesses de l'art japonais, un personnage comme Edouard Vuillard (1868-1940) est un étrange parmi les étranges. A cause du télescopage entre sa nature personnelle discrète et l'exubérance de ses créations; entre ses manières rangées et l'embrouillamini visuel de ses compositions. C'est là son paradoxe et sa gloire.

Ses œuvres sont marquées par l'intimisme, par quelque chose de très tricoté. Il n'est pas indifférent de savoir que sa mère - Edouard a perdu son père à l'âge de 15 ans - gère un atelier de couture à Paris. Mais l'exposition que la Kunsthalle de Karlsruhe consacre à l'artiste français montre que cette tendance au repli ne débouche pas forcément sur le culte du confinement, ni sur de la petitesse, encore moins sur la pusillanimité. Au contraire. Elle fait même la démonstration qu'être le nez dans ses petites affaires ouvre aux visions les plus profondes, à la capacité d'embrasser le plus large monde et à l'audace.

La première peinture, grande, sur laquelle bute le spectateur est d'ailleurs cette fascinante composition intitulée Au lit (1891, collection Musée d'Orsay). Un enfant repose paisiblement au creux d'une vague de draps et de coussins. La tonalité est presque monochrome, dans un camaïeu de beiges et de gris. Seuls le visage, la chevelure et une croix au mur ressortent dans les bruns. C'est une épure complètement moderne. Et comme l'explique Guy Cogeval, président du Musée d'Orsay et spécialiste du peintre, dans Vuillard. Le temps détourné (Coll. Découvertes Gallimard 178, p.31), ce tableau est l'exemple parfait des influences croisées «du synthétisme, de la pensée symboliste et des arts décoratifs japonais».

L'exposition n'est pas une grande rétrospective, bien que forte de quelque 120œuvres de l'artiste. A part quelques prêts importants d'Orsay, du Wallraf-Richartz-Museum de Cologne, de la Collection Bührle à Zurich, elle repose surtout sur des collections privées et l'excellent fonds de Karlsruhe. Mais l'accrochage est intelligemment articulé. Après une introduction reposant avant tout sur l'œuvre dessiné, notamment à travers sa reproductibilité par la lithographie, et l'importance de cette technique pour l'ensemble des artistes de cette époque, le spectateur est guidé à travers une succession de cabinets. La Kunsthalle n'a pas opté pour l'enfilade de ses grandes salles. La visite colle à l'intimisme de l'artiste.

Ses premiers travaux sur papier, alternance de dessins au fusain, de pastels, d'encres aquarellées, sont l'occasion d'admirer son habileté manuelle, technique. Vuillard a de l'à-propos dans la confrontation des tons et des valeurs, possède le sens des superpositions de coloris. Un soin auquel il veille, afin de faire naître une atmosphère à partir des matériaux, que ce soit un papier peint au motif chargé ou le feuillage mouvant d'un arbre, ou encore la mimique d'un visage. Les deux sections suivantes, «Vuillard et le théâtre» et «Intérieurs avec Madame Vuillard», soulignent combien ce soin apporté aux divers éléments façonne l'impression globale.

L'astuce de Vuillard est d'obtenir que les éléments, les objets, le décor et les personnes se contaminent, diffusent les uns dans les autres. Si bien que, de près, ses tableaux ont l'air de choses confuses, mais, quand on s'en éloigne, leurs éléments construisent une vraie scénographie. Ce sont les détails qui fondent l'ensemble. Cela devient plus patent encore dans les portraits de commandes de la seconde partie de sa vie.

Mais si les détails fondent l'ensemble - toutes les études qui documentent Le Portrait de Madame Bénard (1928-1929) le prouvent à l'envi -, les détails doivent aussi se faire oublier. Et c'est la dextérité picturale d'Edouard Vuillard de les avoir travaillés comme un fou, pour mieux les escamoter au service du tout.

Edouard Vuillard. Staatliche Kunsthalle Karlsruhe (Hans-Thoma-Strasse 2-6, tél. 0049/721/926 33 59, http://www.kunsthalle-karlsruhe.de). Ma-ve 10-17h, sa-di 10-18h. Jusqu'au 25 janvier. Visites guidées en français, tous les samedis à 14h30.