Le 26 mars 1952, Nicolas de Staël et son épouse assistent à un match de football en nocturne à Paris, au parc des Princes (France-Suède, 0-1). Le peintre sort du stade bouleversé. A peine arrivé à son atelier, il se saisit de ses pinceaux et se met à peindre furieusement. Il tente de retrouver les contrastes de lumières, de couleurs, de mouvements. En quelques heures, il réalise une série de petites huiles – peut-être les plus fulgurantes images du sport jamais peintes – à partir desquelles il exécutera un tableau monumental intitulé Parc des Princes (2 mètres par 3 mètres 50). Ces tableaux sont le pivot de la grande rétrospective que lui consacre le Centre Georges-Pompidou.

La personne, la vie, le suicide de Nicolas de Staël (1914-1955), ses relations excessives et batailleuses avec la peinture, sa volonté de concilier ce qui paraissait inconciliable dans les années d'après-guerre (l'abstraction et la figuration), la présence physique impérieuse qu'imposent ses œuvres aux spectateurs: tout cela éclaire sa peinture, et la dérobe. On peut se laisser emporter par ses vertiges convulsifs, ou se laisser bercer par le calme qu'il traquait désespérément. On peut l'aimer ou le détester aussi passionnément, et changer de sentiment en passant d'un tableau à l'autre. On a quelquefois l'impression d'un travail bâclé, puis celle d'un équilibre parfait. De Staël, malgré son doux profil, n'était pas un homme tranquille.

Après sa mort, de Staël n'a pas connu de purgatoire. Ses tableaux ont été régulièrement exposés. Il y eut, dans la dernière décennie, de belles rétrospectives – dont celle de la Fondation Gianadda en 1995. Cependant, l'exposition du Centre Pompidou pourrait être un tournant dans la réception de cette œuvre, parce que les tableaux qui ont forgé son image sont entourés par les peintures et les dessins qui en constituent le tissu et le ciment, sauf ceux que l'artiste a préféré détruire dans sa bataille (ce qu'il faisait fréquemment jusqu'aux années 1944-45). On a l'impression d'entrer dans l'atelier et de plonger aux racines. Le choc, positif ou négatif, sera sans doute moins grand, surtout pour ceux qui découvriront de Staël. Mais les questions qu'il pose, plus poignantes.

Est-il possible de réconcilier la puissance de la vue et celle du tableau? Est-il possible de restituer, de réanimer le sentiment intense de la vision dans une peinture alors que les pouvoirs du réalisme et du mimétisme ont été épuisés par des milliers d'artistes ou par l'invention de la photographie? D'empêcher que l'intensité de la peinture diverge de celle du monde réel, et qu'elle emporte l'artiste et parfois le spectateur hors du monde dans la quête sans fin de la peinture en soi?

Voici La Route d'Uzès (1954), une petite toile (60 x 81 cm). Six surfaces, grises, vertes et noires, avec des réserves de blanc là où elles se croisent. Le triangle gris de la route qui fuit vers l'horizon occupe le premier plan. Seules quelques touches, quelques lignes posées apparemment à la hâte donnent l'impression du mouvement. C'est La Route devant l'homme debout, au milieu; la «réelle présence» de la route.

Comment expliquer cet impact? Parce que c'est de Staël. La réponse est une peu courte, mais c'est la réponse. De Staël réussit à mettre côte à côte sa vision d'homme debout et sa peinture, parce qu'il a exercé l'une et l'autre, parce qu'il a développé et rendu intelligibles ses moyens picturaux, grâce, notamment, à ses expériences de peintre non figuratif. A la manière des peintres de la Renaissance, il fait coïncider les lois de la vision réelle et les lois du tableau. A cette différence près, qui est considérable: les règles de la perspective étaient admises par tous, celles de De Staël n'appartiennent qu'à lui. Cette solitude est grandiose, elle est insoutenable.

Nicolas de Staël. Centre Georges-Pompidou, Paris. Me-lu 11-21 h (je 23 h), jusqu'au 30 juin. Réservations par tél. depuis la France au 0892 684 694, ou par Internet: http://www.centrepompidou.fr et http://www.fnac.com