Le Printemps de septembre. Le titre joue sur les temporalités et il résonne bien plus qu'à travers les saisons de l'année dans ce Toulouse où les œuvres d'art contemporain prennent souvent place dans de séculaires bâtiments de brique rose affectés autrefois à d'autres fonctions, de la boucherie à l'hospice. Christian Bernard, directeur du Mamco de Genève, et directeur artistique du Printemps pour 2008 et 2009, a placé cette édition sous un titre générique qui brouille aussi la notion d'espace: «Là où je vais, je suis déjà». A l'invitation de ce festival de création contemporaine, nous en avons vécu le premier week-end. Nous avons déjà mis l'accent (lire SC du 27.09.08) sur la forte présence d'artistes suisses. Voici donc une traversée plus internationale des temps et des espaces chamboulés de ce Printemps.

Vendredi, 18h. Les expositions ouvrent au public. A disposition, 22expositions, dans 20 lieux, avec 48artistes. Pas de billet, tout est gratuit. Juste un catalogue, et un plan que les festivaliers cochent au fur et à mesure de leurs découvertes. Il y a les incontournables Abattoirs bien sûr, le Musée d'art moderne et contemporain où John Armleder et Philippe Decrauzat jouent chacun à leur manière avec le temps et l'espace. Mais Christian Bernard a aussi largement intégré le réseau des galeries et des petits centres d'art. Ainsi, Lieu commun, d'anciens ateliers textiles devenus magasin de design, et maintenant investis par trois associations culturelles, accueille deux expositions collectives. Au rez, dans Libertalia, Lauret Mulot fait plonger nos yeux dans de petits appareils à diapositives pour découvrir des centres d'art qu'il a fondés au milieu de nulle part, un peu partout dans le monde. En haut, une installation, comme des tiroirs à histoires, fait écho au dernier en date des Ateliers des Arcs, résidence d'artistes dans un village du Lot.

22h.Une salade aux magrets sur une terrasse - oui, c'était vraiment le printemps ce week-end à Toulouse - et il faut rejoindre la cour de l'Ecole des beaux-arts pour les concerts. Car le Printemps, ce sont aussi des Nocturnes, avec les expositions ouvertes et des Soirées nomades de la Fondation Cartier, riches de musiques, de performances... Ce soir, c'est Christian Bernard lui-même qui a choisi les musiciens. D'abord le rock en marge des Red Krayola, des Américains qui, depuis quarante ans qu'ils expérimentent, ont noué quelques liens avec des artistes contemporains. Et puis c'est Rodolphe Burger, qui vient asseoir au-devant de la scène sa belle stature de poète désormais blanchi pour des morceaux parlés chantés par moments magnifiquement fiévreux.

Samedi, 11h. Départ pour Castres, à 80 km de Toulouse. Christian Bernard y réveille les fantômes d'une belle demeure décatie occupée par le centre d'art Le lait, et les nôtres aussi, avec une exposition collective d'œuvres sur papier baptisée Hôtel des spectres familiers. Troublante figuration contemporaine... D'une pièce à l'autre, les lieux d'errance de notre modernité (ports, périphéries...) semblent flotter tel des Ophélie dans les teintes aquarellées, et pourtant vives, d'Yvan Salomone. Le temps est trop court pour pousser jusqu'à Albi où le Lait a commandé à Daniel Buren une installation en mouvement dans un ancien moulin à eau. A voir jusqu'au 31 octobre...

16h. De retour à Toulouse. Flânerie le long de la Garonne. Jusqu'à la Maison éclusière où l'installation de Claude Lévêque, Rendez-vous d'automne, mérite un peu de patience. On y entre au compte-gouttes parce qu'il faudrait presque la vivre en solitaire. Dehors, on peut s'asseoir dans un car, ou sur des chaises, en rond dans la courette, et écouter l'enregistrement de la chorale d'une maison de retraite, comme si l'on était parmi ces vieux reprenant Françoise Hardy: «Tout ce que la vie nous donne/Aujourd'hui je l'ai perdu/Par ce rendez-vous d'automne/Où tu n'es jamais venu» La musique vous accompagne encore pendant que vous déambulez dans la maison vide aux fenêtres obturées par des matelas, sur un sol crissant de forêt automnale, dans le halo de quelques lanternes. Parcours émouvant, presque éprouvant, pour mortels nostalgiques.

17h.Sur l'autre rive, le Canadien Mike Lewis montre ses vidéos dans les ateliers du Théâtre Garonne. Il y rejoue en silence les codes et méthodes du cinéma qui ont modelé notre regard: mouvements de caméra, faux décors... Troublant.

18h. Retour aux Abattoirs où Francis Baudevin passe des disques dans l'installation d'Alain Bublex, sorte de cabane qui archive ce Printemps et sert de relais avec l'édition 2009. Juste le temps d'écouter le sax de Yussef Lateef moduler «Hey Jude» de John Lennon. Rare!

19h. De la musique encore avec Janet Cardiff aux Jacobins. Il faut traverser la grande église, avec l'incroyable «palmier» de sa voûte, puis le cloître et ses buis odorants, avant de pénétrer dans une église attenante où l'artiste a replacé une installation créée en 2001. Un cercle de haut-parleurs place les visiteurs au centre d'un chœur qui interprète un chant de la renaissance anglaise. La musique sculpte l'espace, vous vous déplacez en elle...

20h. Il reste encore bien des expositions à voir. Et la deuxième Soirée nomade a déjà commencé. Encore une terrasse avant une longue soirée?

Le Printemps de septembre. Toulouse jusqu'au 19 oct. (certaines expos sont prolongées). Nocturnes les 3 et 4 oct. http://www.printempsdeseptembre.com