Né à Utrecht en 1883, décédé d'une attaque à Davos en 1931, Theo van Doesburg est une des figures marquantes des avant-gardes dans les années 1920. Mais sa trajectoire ressemble à celle d'un galet ricochant sur l'eau. Il a sombré et on ne se rappelle que ses coups d'éclat. Quand, par exemple, il lance le groupe et la revue De Stijl en 1917. Lorsqu'il va s'en prendre sur place, à Weimar, à l'idéalisme du Bauhaus. Ou qu'il organise en 1923 une tournée dadaïste mémorable en Hollande, lui pérorant sur scène, Kurt Schwitters aboyant dans la salle. On se remémore surtout son couronnement de carrière en 1928: la décoration de la brasserie l'Aubette, à Strasbourg (place Kléber), en collaboration avec Hans Arp et Sophie Taeuber-Arp.

Ces rappels, cependant, ne restituent ni le dynamisme ni la prolificité de ce créateur. Par contre, une double exposition (jusqu'au 18 juin) – dans sa ville natale et à Otterlo – le fait revenir à la surface. A Utrecht, le Centraal Museum présente les œuvres de la première période, de 1912 à 1922. Période durant laquelle il découvre l'art abstrait, fonde la revue De Stijl, et précise ses positions rationalistes par rapport à celles du Bauhaus. Le second volet, au Kröller-Müller Museum à Otterlo, expose la production de 1923 à 1931. Notamment les fantaisies dadaïstes, puis les travaux du séjour parisien. Années au cours desquelles l'architecture prend une place de plus en plus prépondérante.

L'ensemble suit la chronologie. Mais différentes sections mettent en évidence certains problèmes ou des développements spécifiques. Tel que le rôle et la place de la couleur en architecture. Ou le besoin de visions utopistes et d'une solidarité internationale après la folie de la Grande Guerre. L'accrochage, en superposant sur les murs de forts agrandissements photographiques de personnages, des citations de l'artiste et des œuvres, en diffusant ses déclamations bruitistes et celles de sa femme Nelly (alias Petro), en multipliant les petites tables-vitrines remplies de documents, dépeint la fébrilité de l'époque. Theo van Doesburg rêve d'un âge moderne où l'art (intellectuel) et la vie fusionneraient. L'artiste néerlandais se dédouble, prend diverses identités, écrit des poèmes, des contes, des pièces de théâtre, se fait critique d'art, théoricien, polémiste, peintre, verrier, architecte.

La première partie de l'exposition, à Utrecht, le montre brûlant d'entrée les étapes. A peine le spectateur a le temps de se mettre dans la rétine ses portraits un peu lourds, qui rappellent le premier Van Gogh, que van Doesburg assouplit son écriture, influencé par Kandinsky, ses idées théosophiques et son sentiment de la couleur (Jeune Fille avec des renoncules, 1914). Puis glisse de l'expressionnisme au cubisme, dont il ne garde que la technique de réduction.

Dans le droit fil de ce que font déjà Piet Mondrian, Vilmos Huszár et Bart van der Leck, Theo van Doesburg résume ses compositions à des lignes, des plans et des couleurs. Ses vitraux (1917) montrent que son vocabulaire de base est acquis. Ne reste plus à la couleur que de devenir espace. «C'est simpliste», trouvent à redire Le Corbusier et Ozenfant. Mais c'est efficace.

Il suffit, pour cela, de mesurer l'ampleur des débats qui s'ouvrent au sein du groupe De Stijl et les répercussions sur le fonctionnement du Bauhaus. Il suffit, surtout – dans la seconde partie de l'exposition, au Kröller-Müller Museum –, de voir comment van Doesburg n'a plus qu'à introduire la diagonale dans ses compositions et faire pivoter les plans colorés autour de ce nouvel axe pour qu'apparaissent des structures flottant dans l'espace (Contre-construction, 1925). La couleur est devenue architecture.

Le raccourci n'est toutefois pas si simple. On voit d'abord Theo van Doesburg essayer de nombreuses variantes à ce que propose Piet Mondrian. Et chercher, par toute sa série des Contre-compositions des années 1924-25, à pallier le statisme des blocs de couleurs en quadrillage. Un cap qu'il franchit, uniquement et après moult agacements, en passant réellement à la troisième

dimen-

sion. Ses projets d'intégrations architecturales, ses constructions sont effectivement de bonnes solutions pour imposer l'art à la vie. Suivent alors, dans l'exposition, tout un tas d'exemples de collaborations (avec Cornelis van Eesteren) et de chantiers personnels – décorations pour un hall d'université, projet pour une maison d'artiste, son studio de Meudon, des meubles, l'Aubette. Mais, lorsque peu avant sa mort, il fonde l'association Art concret, on réalise que c'est à nouveau une tentative pour affirmer la primauté de l'intellect sur l'intuition. Ce qu'il n'a jamais pu assurer, via le domaine pictural. C'est là son drame.

Theo van Doesburg, peintre, poète, architecte, Centraal Museum (Nicolaaskerkhof 10, Utrecht, tél. 0031 30/ 236 236 2). Ma-di 11-17h. Kröller-Müller Museum (Houtkampweg 6, Otterlo, tél. 0031 318/ 59 12 41). Ma-di 10-17h. Jusqu'au 18 juin.