La toile a une vie, après le geste pictural qui l'a fait naître. Surtout lorsque, pour elle, le cours des événements s'est apaisé après les enjouements ou les énervements de sa création. En galerie, elle peut alors jouer sa propre partition. Tandis que d'autres copines font écho à sa petite musique. Elles la diversifient, lui répondent, l'étendent. Ainsi, l'ensemble de 13 œuvres de Daniel-Albert Pilloud fait entendre, dans la grande salle de la Galerie Edouard Roch à Ballens, une symphonie pleine et variée.

Sur le pourtour de la salle, ces peintures sont un rien serrées comme les pupitres d'un orchestre, mais chacune, comme un instrument, a sa coloration bien typée. Avec de subtiles modulations. Car chaque œuvre est constituée d'un diptyque. Par commodité. Quand l'atelier est l'appartement, c'est plus facile pour le rangement. Et puis, lorsque chaque toile carrée d'un mètre de côté est redéployée avec sa concubine, cela fait une généreuse surface de 100x200 cm. Où la couleur a tout loisir de sonner fort. Ce sont presque des abstractions monochromes.

Dominante et contrepoint

Chaque diptyque a une dominante de tonalité. Très tranchée par rapport à celle de ses voisins. Mais ces colorations sont extrêmement modulées. La surface est travaillée par gestes larges dans une huile généreuse. Et dans l'étirement des traits et les griffures remontent les couleurs des sous-couches. Sans trop d'irisations. Juste comme un contrepoint à la tonalité principale. Dans Made in Canada (2004/06), par exemple, du jaune apparaît sous le vert, avec quelques tracés verticaux brun-rouge qui font penser à des troncs. Dans I believe in a better way (2007/08), les tracés jaune orangé dégagés du bout du pinceau dans une couche presque bitumeuse ont des effets de blés couchés par la tempête. «Chacun est libre d'y voir ce qu'il veut», accorde Daniel-Albert Pilloud.

Mais, au deuxième étage de la galerie, d'autres peintures, par les géométries qu'elles portent ou les mots sur lesquels elles ont été arrêtées après un premier jet du peintre, donnent des clés. Jouent les traîtres. «Pendant plusieurs années, concède Daniel-Albert Pilloud, mes recherches ont porté sur cette ambiguïté entre figuration et abstraction. Mais finalement, en peinture, le travail est la couleur, la lumière, point.»

Et l'artiste lausannois (56 ans) d'expliquer, avec la conviction d'un Claude Monet, comment dans Ciel et Ciel (2005/06) se mélangent par effet miroir les bleus et blancs de l'eau et du ciel. «C'est un travail infini mais rassurant que je pourrais continuer à perpète.» Ce qui explique le jeu des recouvrements et dégagements dans les œuvres de Pilloud et plus généralement la difficulté à finir une peinture.

Dans la petite salle de la galerie: des peintures, parfois avec collages, de Lolette Bugnion. Des exubérances et des accords inaccoutumés, qui montrent qu'il y a encore des possibilités pour les émotions de la couleur après Bram van Velde.

Daniel-Albert Pilloud, huiles. Lolette Bugnion, techniques mixtes. Galerie Edouard Roch (Ballens s/Morges, tél. 021/809 54 35). Ma-di 14h30-19h. Jusqu'au 1er juin.