C'est la photo d'une télévision dans le coin d'un salon qui projette le regard pénétrant d'une femme, «Florida (with sexy eyes)». Cette composition signée Lee Friedlander est l'une des accroches majeures dans l'exposition proposée depuis vendredi à Lucerne. Mais en réalité, l'image témoin, maîtresse d'informations ou encenseuse, est partout en orbite dans les couloirs du Kunstmuseum. «L'art et le journalisme sont parents; dans les deux domaines, c'est un questionnement de la société», disait récemment l'éditeur Michael Ringier dans une interview du SonntagsBlick.

Avec «Blasted Allegories»(«allégories éclatées»), le patron de la maison Ringier invite pour la première fois le public à découvrir sa collection d'art contemporain. Ou plutôt certaines de ces œuvres puisque l'éditeur alémanique appartient au cercle des passionnés les mieux dotés dans leur domaine. Avec 80 artistes représentés, «Blasted Allegories» - titre qui fait référence à une œuvre de l'artiste conceptuel John Baldessari - aborde subtilement le rapport à l'image, qu'elle soit stable, en mouvement ou violentée. Surtout, elle déroule une époque, une fin de siècle passée dans le filtre d'un incessant recommencement.

Passionnante déambulation entre les genres, cette première exposition - qui coïncide avec le 175e anniversaire de l'entreprise Ringier - témoigne aussi de la richesse des matériaux abordés, avec plus ou moins de réussite, par les créateurs contemporains. L'ambition est avant tout la mise en scène d'un univers interrogateur et dubitatif - parfois fantaisiste - qui fait se croiser bruit de bobines, photos, sons répétitifs, installations de tôle ou d'objets du quotidien. Exemple: les structures cinématographiques de Rodney Graham ou les pochettes vinyle, maculées de noir et accrochées au mur, qui interrogent les dispositifs de perception de l'art.

«Je n'achète rien que je ne puisse suspendre ou exposer, rien que je ne puisse toujours regarder», a déclaré un jour Michael Ringier. C'est durant les années 1970 - aussi grâce à l'impulsion de son épouse Ellen - qu'il plonge dans l'art avec passion. Le couple vit alors en Allemagne et est d'abord attiré par les constructivistes russes du début du XXe siècle. De retour en Suisse, l'éditeur s'intéresse aux créations contemporaines. Et acquiert. «L'idée est de suivre l'artiste dans sa carrière et donc d'acheter beaucoup une fois que l'on a jugé qu'il est important et talentueux», confiait-il dans une interview. En 1995, il s'assure la collaboration de la curatrice Beatrix Ruf, désormais responsable d'une collection de plus de 1800 œuvres, datées de 1960 à aujourd'hui. Parmi les artistes rassemblés figurent de nombreux noms suisses, comme Ugo Rondinone ou encore Valentin Carron et Sylvie Fleury.

Une préoccupation majeure est la conservation de ce que les années, la passion et le goût de la découverte ont permis de rassembler. Or, l'éditeur zurichois, 59 ans, veut démontrer que la présence de l'art dans l'entreprise peut être aussi familière que celle d'une photocopieuse. Ou encore que l'image de ladite entreprise diffère selon qu'une œuvre de Jeff Wall ou une plante verte occupe le hall d'entrée. Depuis plusieurs années, il accroche donc dans les locaux de son groupe de presse certaines des œuvres achetées, notamment au sein de la maison mère à Zurich. Et fait en sorte qu'un artiste - voire deux, comme Peter Fischli et David Weiss pour 2007 - signe la conception du rapport annuel d'entreprise.

Dans «Blasted Allegories», l'œuvre intitulée Pot aux questions, signée précisément de Fischli/Weiss, cache en son cœur, et non sans ironie, les questions pseudo-existentielles primaires - «qui dirige la ville», «que pense mon chien», etc. L'attrait de l'exposition lucernoise relève aussi du choix fait parmi les milliers d'œuvres jusqu'ici rassemblées par Michael Ringier. Choix hétéroclite si l'on se fie aux modes d'expression mais signe d'une cohérence si l'on y voit la marque d'une époque. Celle, actuelle, du paradoxe de la reconstruction, de l'œuvre au jour le jour.

Blasted Allegories, jusqu'au 3 août, Kunstmuseum Lucerne, Europaplatz 1, http://www.kunstmuseumluzern.ch. Ma-di, 10-17 heures.