Une exposition à la Galerie Numaga à Colombier (NE). Une monographie publiée par Biro éditeur à Paris, avec une aide du canton de Berne. L'artiste jurassien Jean-René Moeschler va-t-il sortir de sa zone refuge, entre Chevenez (JU) au nord et Colombier au sud et son atelier, au centre, à Moutier? Même si des expositions collectives ont amené de ses peintures jusqu'à Moscou et Saint-Pétersbourg. Bonne question! Que l'écrivain Daniel de Roulet formule un peu autrement dans la monographie: «Es-tu reconnu? - On s'imagine ne l'être jamais assez. Mais ça me permet d'avoir la paix. Je n'ai pas de clients réguliers, j'ai la paix.»

La réponse dit la modestie du créateur et souligne la dimension d'introspection de sa peinture. Elle dit aussi la fonction plus générale de la peinture d'être un miroir de l'âme humaine. Parmi d'autres écritures amies, qui se sont épanchées dans la monographie, le poète et critique Jean-Baptiste Para situe clairement le débat et l'enjeu pictural des œuvres de Moeschler, ce en quoi elles nous concernent tous, faisant du même coup ressortir leur caractère d'opiniâtreté. Para invite à «revenir à la Théogonie d'Hésiode, où Chaos et Eros comptent parmi le tout petit nombre des puissances premières». Et de préciser de manière très synthétique: «Chaos, en grec, c'est la béance, l'ouverture infinie. Eros, c'est le désir qui pousse hors de soi, le pur mouvement, la dynamique qui ruine l'immuable dans lequel le cosmos risque de mortellement se figer.»

Et même si Para fait allusion à des peintures plus anciennes et fera allusion à d'autres encore où s'emmêlaient des esquisses de silhouettes et des arabesques, c'est toujours le même fond basique, élémentaire, éternel et perpétuel, qu'interroge Para: comment laisser ouvert ce que le peintre, ce que l'être humain, a envie de circonscrire (de comprendre)?

A regarder les thèmes - architecture, paysages et fauteuils - qui s'entrecroisent, se superposent, se complètent dans les peintures actuelles de Moeschler, le spectateur en vient à palper ce que lui-même et ses semblables tentent en effet de concilier, ces aspirations qui relèvent des comportements élémentaires et essentiels: construire (démontrer aussi bien que posséder), s'évader, et se poser (ou réfléchir).

Des comportements que Moeschler, dans un texte de sa monographie, ajuste en tant que peintre: «Il ne s'agit plus d'occuper les paysages de manière romantique ou mystique, mais de les questionner comme des partenaires dans lesquels nous projetons nos imaginaires.»

Cette peinture est donc celle des désirs conjoints. Nulle violence en elle, plutôt de l'estompe, des conciliations. Un partenariat. S'associent ainsi, dans les compositions de Moeschler, l'abstrait et le figuratif, le réel et l'imaginaire, le dynamique et le statique, la texture filamenteuse du pinceau et le lissage au couteau à peindre, le fluide et le compact, l'aplat monochrome et les coulures diluées. Serait-ce à dire que s'enchevêtrent dans ses œuvres tout et leur contraire? Non, c'est le rappel que la peinture est de l'espace et de la profondeur. Dans un diptyque, Jean-René Moeschler a du reste décalé les plans des deux volets. Pour faire ressortir des attentions différentes à propos d'un même lieu. Des différences d'atmosphère selon les moments.

Ces stratifications sont le rappel aussi qu'un tableau est un lieu d'accueil et de projections, incluses leurs démultiplications. En parfaite cohérence avec cette façon d'envisager les situations, les compositions de Moeschler sont basées sur des perspectives à plusieurs points de fuite. Et certains plans fonctionnent comme des effets de vitrage, où l'œil ne fait plus bien la part de ce qui est au-delà ou en deçà, entre ce qui est au loin et ce qu'il perçoit être derrière lui, dans des reflets. Peu importe d'ailleurs. Dans les peintures de Moeschler et le voile laiteux qui les recouvre, le regard retrouve cette sorte de complaisance qu'il a, parfois, à s'abîmer en lui-même et aux convivialités qu'il favorise ainsi.

Jean-René Moeschler. Galerie Numaga (rue de l'Etang 4, Colombier, tél. 032/842 42 59). Me-di 14h30-18h30. Jusqu'au 28 décembre. Jean-René Moeschler, œuvres récentes. Biro éditeur, 144p., 82 ill. coul.