EXPOSITION

Beaux-arts. Voyage contemplatif dans l'art indien

Le Kunstmuseum de Berne montre des artistes actuels qui privilégient la narration.

C'est une perspective somme toute agréable: une manifestation dans laquelle, sans fausse honte, on vous raconte des histoires. Mais l'exposition, au Kunstmuseum de Berne, des travaux d'une trentaine d'artistes indiens actuels n'est pas non plus de tout repos... Le terme de récit est ici à prendre au sens large. Il embrasse la multitude et l'hétérogénéité de la population indienne, fait allusion aux contrastes entre traditions et vie moderne, mode de vie rural et réalité citadine, met en place le destin des femmes et interroge les mythes. A l'instar de son thème, l'exposition, répartie en quatre sections, est particulièrement colorée et contrastée, les sections s'interpénètrent, on croise des artistes que l'on retrouve plus loin et il n'est pas facile de s'y repérer.

Les trois dernières décennies sont représentées. Le point de départ est l'exposition «séminale» baptisée Place for People, qui eut lieu en 1981. La place dont il est question consiste moins en des paysages proprement dits qu'en des espaces, urbains et villageois, où courent les récits. En effet, le paysage du vaste sous-continent est peu traité, au profit des lieux où se regroupent les gens, où ils survivent, mués en personnages de tragi-comédie. Les dieux, dont la culture de l'Inde est si imprégnée, n'apparaissent guère d'une manière directe. Les artistes interprètent les légendes anciennes, les transposent dans la vie moderne. Ces plasticiens très au fait des développements de l'art contemporain en Occident choisissent pour beaucoup un langage visuel simple et direct, afin de mieux exprimer, à travers les références à la culture populaire, les caractéristiques de la société indienne. Ils n'hésitent pas à recourir au lyrisme, à l'humour, au pathos, pour transmettre leur message en utilisant les codes de la narration.

Ainsi Nilima Sheikh déplore-t-elle le passage d'une enfance libre et joyeuse à une vie de femme soumise aux lois ancestrales, dans une suite d'une douzaine de petites peintures à la tempéra sur papier intitulée When Champa Grew Up. Se souvenant d'avoir côtoyé la triste héroïne de son histoire, elle évoque les moments du drame avec une sobriété qui en décuple l'effet. Gigi Scaria pour sa part suit et filme de jeunes chiffonniers dans leur travail de récupération des déchets jusqu'à l'obtention d'un billet de banque troué. Manière de parler de la société de consommation en même temps que d'offrir, aux acteurs improvisés comme aux spectateurs, une expérience inoubliable. Atul Didiya traite les thèmes du mariage, de la célébrité et de la vie intime, à travers les références à l'histoire, à l'histoire de l'art, au cinéma, dans de grandes peintures inspirées du pop art, qui sont autant de clins d'œil à des événements du XXe siècle, via leurs protagonistes.

Il faudrait tout citer, tout raconter, pour rendre justice à l'impression de vie qui se dégage de cette manifestation où le public se voit interpellé, mais non provoqué, et se sent touché. Baptisée Horn Please, pour rappeler des inscriptions fréquemment apposées sur les rickshaws en Inde, elle fait suite au panorama de l'art contemporain chinois, marqué par le gigantisme, précédemment proposé par le Kunstmuseum de Berne sous le titre de Mahjong. Le même commissaire d'exposition est à l'origine de ces événements. Bernhard Fibicher, qui ici a collaboré avec Suman Gopinath, a fait à plusieurs reprises le voyage vers l'Inde, pour mieux cerner un sujet dont il est à vrai dire difficile de faire le tour.

Des choix étaient indispensables, celui du point de départ, au début des années 1980, en était un, qui permet de montrer des peintures d'artistes qui ont contribué à aider l'art indien à s'émanciper de l'hégémonie de l'abstraction internationale, afin de mettre en évidence ses spécificités: le goût de l'image, la revendication de l'appartenance à un pays du tiers-monde, l'intérêt nouveau porté à l'individu, sujet de l'histoire, grande et petite, sujet critique qui plus est. Certains de ces peintres, dont Gulammohammed Sheik et Bhupen Khakhar, ont participé, en 1981, à Place for People.

Un moment particulier de l'exposition, qui s'achève «de l'autre côté du miroir», auprès des visions étranges et féeriques de Jyothi Basu, est celui où l'on découvre, dans une petite salle, l'installation de Surekha intitulée Threading the Threads (2003). La jeune artiste a filmé des femmes créant, sur son instigation, une broderie chaotique constituée de fils rouges. Ce faisant, elles racontent des histoires, sur elles, leur quotidien, leurs voisines. Surekha leur ayant demandé de laisser les aiguilles accrochées à la broderie, celle-ci apparaît comme inachevée, comme si la narration se poursuivait inlassablement.

Horn Please. Récits dans l'art contemporain indien. Kunstmuseum (Hodlerstrasse 8-12, Berne, tél. 031/328 09 44). Ma 10-21h, me-di 10-17h. Jusqu'au 6 janvier.

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