Cinéma

«Becoming Animal»: ainsi parlaient les arbres et les bêtes

Peter Mettler décrypte le langage de la flore et de la faune nord-américaines. Un poème visionnaire, une ode à la nature

Le film commence par un plan contemplatif sur un grand orignal ruminant dans une clairière. La suite, dépassant cette image bucolique, donne à voir l’invisible et à entendre l’inaudible. L’image nocturne, outrageusement pixélisée, décèle des formes cachées de vie animale et végétale. On entend cliqueter l’andouiller des grands cervidés, des brames d’amour montent par arpèges dans des harmoniques aiguës avant de s’effondrer en plaintes douloureuses. C’est un continent inconnu, un continent perdu qui s’ouvre…

Après avoir capté l’évanescente beauté de l’aurore boréale dans Picture of Light (1994), approché la vérité de l’âme dans Gambling, Gods and LSD (2002) et interrogé savants et mystiques sur la nature insaisissable de la quatrième dimension dans The End of Time (2012), le réalisateur helvético-canadien Peter Mettler s’allie à sa consœur Emma Davie (I Am Breathing) ainsi qu’à l’écologiste et géophilosophe radical David Abram (The Spell of the Sensuous) pour un satori dans les forêts d’Amérique du Nord.

Oreille duveteuse

Dans Becoming Animal, les trois explorateurs de l’imperceptible tendent leur objectif comme l’escargot son œil pédonculé et leurs micros comme l’orignal son oreille duveteuse pour voir le vent dans les branches, pour écouter réer les grands cerfs au fond des bois, pour décrypter le langage de la terre que nous connaissions à l’aube de l’humanité mais que nous avons cessé de parler. Le monde se réenchante à l’écran. Les saumons escaladent une cascade, une feuille morte s’impose comme «un signe de vie», le gastéropode se déplie lentement, majestueusement, avec la grâce d’un soleil levant, l’arbre conserve l’empreinte de la bourrasque dans ses ramures… «Les animaux sont plus actifs que nous. Ils pensent avec l’entier de leurs corps, rappelle David Abram. Quand j’observe un animal, ma sensibilité est liée à la sienne; quand je touche un arbre, l’arbre me touche.»

Pendant ce temps, les êtres humains, dont on aperçoit de lointaines silhouettes d’aliens perdues dans le brouillard des sources chaudes, happés par les artefacts qu’ils ont créés, esclaves du scintillement de leurs écrans, ne ressentent plus les vibrations du monde sensible. «On dit que les gens ressemblent à leur chien; en fait ils ressemblent à leur voiture», constate l’écologiste. Coupés de leurs racines, aveugles à la beauté du monde, sourds aux voix anciennes, ils érigent devant leurs commerces de dérisoires totems où le bison côtoie le dinosaure et roulent sans voir ces deux corbeaux qui se câlinent sur le talus.


Becoming Animal, de Peter Mettler et Emma Davie (Suisse, Royaume-Uni, 2018), 1h18.

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