Dans l'ombre d'une French Touch électronique de consommation immédiate, la scène française se réveille avec l'envie de humer l'air d'autres contrées musicales. De-ci de-là, les indices d'un retour en grâce de la création hexagonale se font de plus en plus insistants. Signe des temps mondialisés ou démocratisation des moyens à disposition des artistes, la jeune scène française parle la pop sans accent, portée par une nouvelle génération de labels indépendants aux aspirations cosmopolites.

En témoigne la structure nancéienne Ici d'Ailleurs, qui publie cet été les premiers albums magnifiques de Bed et Fugu. Deux jeunes artistes français qu'unit un même désintérêt pour une quelconque préférence nationale: «La musique française ne m'a jamais touché», reconnaît Mehdi Zannad, alias Fugu, tandis que Benoît Burello, maître à penser de Bed, confirme à son tour n'avoir «jamais été attiré par la chanson française». Leurs racines, aussi diverses soient-elles, les deux musiciens les puisent dans la culture d'expression anglaise, parvenant à chanter dans cette langue sans que ne viennent s'interposer leurs origines linguistiques.

Enregistré de manière artisanale par un ensemble de huit musiciens réunis dans une seule pièce, The Newton Plum, premier album de Bed, redonne au terme de «musique de chambre» ses lettres de noblesse. D'une lenteur câline et complice, les dix plages ensommeillées de l'album s'immiscent au creux de l'oreille en douceur, portées par les sonorités franches de violons, de clarinettes, de vibraphones et d'orgues captés en apesanteur. Un univers sonore proche du jazz acoustique et évanescent du label ECM, que ne retient guère sur la terre ferme que la voix douce de Benoît Burello, conférant à ses compositions ouvertes un format de chanson: «J'ai longtemps joué du rock dans des groupes très classiques, évoque-t-il, tout en participant dans le même temps à d'autres formations plus proches du free jazz ou de la scène new-yorkaise d'un John Zorn. Mon utopie, c'est d'arriver à mélanger mon amour de la pop avec le son du jazz des années 60, ces enregistrements très rugueux des disques de Don Cherry ou du label Impulse. L'exemple ultime de ce mariage étant Robert Wyatt.»

Une référence à laquelle il faut ajouter l'univers ouaté d'un Mark Hollis, «influence fondamentale» du son de Bed. A condition de négliger les poussées de fièvre qui caractérisent les compositions de l'ex-Talk Talk: «La rage n'a rien à faire dans mon travail, concède Benoît Burello. Je ne recherche pas forcément le calme, mais je tente d'arriver à l'absence la plus totale de pathos. Cela m'a conduit à chanter le plus doucement possible, à émettre des sons doux, et à privilégier l'improvisation dans le jeu des musiciens.»

Une dimension exploratoire qui place la musique de Bed aux antipodes de celle de son collègue de label Fugu. Courtisant les sommets orchestraux du Smiley Smile des Beach Boys ou du Magical Mystery Tour des Beatles, la musique lumineuse du Nancéien Mehdi Zannad se love dans les arrangements luxuriants de la pop des années 60. Fugu 1, premier album faisant la part belle à de spectaculaires cascades fuguées de clavecins, orgues vintage, cordes et trompettes, confinerait presque à l'exercice de style nostalgique. N'était l'indiscutable inventivité mélodique et sonore du musicien, sublimant le meilleur de la pop sixties pour la fondre en un langage neuf à la grammaire résolument contemporaine: «Le format court de mes chansons correspond aux deux minutes réglementaires des radios des années 50-60, concède le jeune homme. Mais leur aspect fragmentaire vient peut-être de ma fréquentation des ordinateurs, et aussi du fait que j'ai beaucoup écouté des chutes de studio des Beach Boys sur des disques pirates, comme s'il s'agissait de morceaux aboutis. Dans mon travail, la seule unité que je m'impose est celle de composer l'ensemble d'une chanson dans la même journée.»

Miniatures aux nuances infinies, les petits joyaux pop de Fugu trahissent une plume aguerrie de musicien classique: «J'écris tous les arrangements sous forme de partition. Je ne laisse rien au hasard avant d'entrer en studio, même s'il peut y avoir des surprises une fois les parties jouées par les différents instruments.» Une maîtrise du tissu sonore qui lui vaut l'admiration de ses pairs d'outre-manche, Stereolab et John Cunningham, présents sur l'album: «J'ai longtemps fantasmé sur l'Angleterre. Et j'y suis finalement allé pour confronter ma musique à l'avis de gens que j'admirais là-bas. En France, le risque est de se complaire dans la facilité.» Un travers qui ne menace ni Fugu ni Bed, jugés à l'aune de ces deux disques appelés à faire date, en France comme ailleurs.

Bed, «The Newton Plum», Fugu, «Fugu 1», deux disques Ici d'Ailleurs/Namskeio. Bed en concert au Festival de la Bâtie les 7 et 8 septembre, au Chat Noir de Carouge à 22h. Rens. www.batie.ch