Lui dire que son album rappelle un peu Les Passagers du vent, la mythique série dessinée de François Bourgeon. L’entendre alors sourire à l’autre bout du fil, loin d’ici, puisqu’elle vit à Bruxelles. «Merci, ça me fait vraiment plaisir», dit-elle. Il y a en effet un peu de ces Passagers dans Anaïs Nin sur la mer des mensonges (Ed. Casterman, 2020), de Léonie Bischoff. La suggestion sans doute, la sensualité, le trait qui calque les sentiments, les couleurs qui exhalent et montent à la tête.

La grande Histoire, aussi. Ici celle des années 1930 à Paris. Léonie Bischoff, dessinatrice genevoise, exilée en Belgique, vivier de bédéistes, est en compétition au Festival d’Angoulême pour cet album à la fin du mois. C’est déjà là une très belle reconnaissance. Huit années de travail pour penser, écrire, illustrer cet ouvrage consacré à l’écrivaine américaine (1903-1977), pionnière de la littérature érotique, muse d’Henry Miller et sa semblable en écriture.

Léonie a découvert Anaïs Nin à l’âge de 16 ans. Elle faisait du baby-sitting, a jeté un coup d’œil dans la bibliothèque, a vu ce livre: Vénus Erotica. Emoi et désir d’en savoir plus sur cette femme dont l’écrit osé mais sensuel, jamais pornographique (l’âme vers l’âme supplante le corps à corps) fut à son époque une révolution.

L’album ouvre sur une déferlante de vagues et de nuages. La mine est fine, multicolore, chatoyante. Prologue muet et onirique, métaphore végétale et marine, à l’image de la poésie d’Anaïs Nin. Il fallut du temps, du labeur, de la sueur pour accéder à cette épure.

«Un truc de mecs pour mecs»

Enfant au Petit-Lancy (GE), Léonie Bischoff fut fort bien entourée. Mère psychomotricienne (liaison entre corps et psyché), père bijoutier (orfèvre du temps), petite sœur férue d’arts visuels. Pas de télé à la maison mais du bricolage, du dessin, «créer des choses», se souvient-elle. Peu d’attrait pour la BD à cet âge-là, «parce que c’était un truc de mecs pour mecs». Elle feuillette quand même Bretécher, Tardi (Adèle Blanc-Sec), la série des Thorgal.

Je ne me compare pas à Anaïs, nous ne vivons pas la même époque. Mais je trouve qu’il existe une continuité avec ses combats pour s’affirmer en tant qu’artiste et femme

Léonie Bischoff

Dans les années 2000, albums et romans graphiques venus d’ailleurs commencent à être traduits. Elle travaille à la FNAC au rayon BD (rayon alimentaire aussi, pour gagner sa vie). A cette époque, les employés peuvent encore emprunter livres et CD. Elle dévore, s’inspire, se nourrit. S’en va étudier à la prestigieuse Ecole supérieure des arts de Saint-Luc, à Bruxelles. Fonde avec cinq autres dessinateurs l’Atelier Mille, emménage à Paris avec son amoureux, publie en 2009 son premier récit graphique, Phantasmes, sort un an plus tard Princesse Suplex, histoire d’une femme employée de bureau la semaine et catcheuse le week-end.

Retour en 2011 à Bruxelles avec toute une bande d’amis musiciens, illustrateurs, écrivains. Vie communautaire et foisonnante «dans une grosse colocation». Ça débat, ça échange, ça projette. Léonie Bischoff adapte avec le scénariste Olivier Bocquet les romans policiers de l’auteure suédoise Camilla Läckberg. Casterman publie La Princesse des glaces (2014), Le Prédicateur (2015), Le Tailleur de pierre (2018). Elle est allée en repérage là-bas, à Fjällbacka, village de bord de mer blotti contre une falaise. Lieu de naissance et des intrigues de Camilla Läckberg. «Il faisait -18°C au-dehors mais il fallait y séjourner pour ressentir les choses», confie Léonie.

Et puis, le mythe Anaïs Nin. Femme délicieusement obsédante. Comment compiler mille vies et autant d’écrits dans un album? Comment entrer en intimité avec elle et nous faire part de cette familiarité? «Il me fallait trouver l’indispensable, le fil rouge, l’allégorie, un arc narratif», résume-t-elle. Elle ne fera donc pas son autobiographie «et encore moins un truc lourd genre thèse parce que ce serait froid et barbant». Elle mise sur l’émotion, une forme de magie. Passe outre certaines périodes.

Le goût de l’insubordination

Elle opte pour les années 30. Anaïs Nin découvre la psychanalyse, sonde ses désirs et sa sensualité. Léonie se reconnaît dans ce qu’Anaïs vivait face à la création, son bouillonnement et certains blocages. Anaïs est alors encore épouse modèle, conforme, mais elle goûte à l’insubordination: être une maîtresse sur mesure. Aimer l’autre (il ou elle) sans contraintes, sans limites. Surtout s’assumer auteure: de ses journaux intimes faire une œuvre.

Henry Miller et son épouse June débarquent à Paris. Elle sera amoureuse des deux. Mais Henry a une marge d’avance. Il pratique lui aussi l’autofiction, noircit ses cahiers de mysticisme, de surréalisme, de sexe (cru) et de critique sociale. Ils travaillent ensemble, sont amants à Paris, seront amis toute la vie. Léonie Bischoff dit: «Je ne me compare pas à Anaïs, nous ne vivons pas la même époque. Mais je trouve qu’il existe une continuité avec ses combats pour s’affirmer en tant qu’artiste et femme.»

En écho à l'actualité, la relation amoureuse qu'Anaïs Nin a entretenue avec son père. Inceste «consenti» qui la divise et la ravage. Après l'acte sexuel cru, le mistral souffle, brise une vitre. Très beau dessin: Anaïs tente de rassembler les morceaux de verre. Cet amour-là lacère.


Profil

1981 Naissance à Genève.

2002 Départ pour Bruxelles.

2009 Premières publications chez Manolosanctis.

2012 Fonde l’Atelier Mille.

2020 Publie chez Casterman «Anaïs Nin sur la mer des mensonges».


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