«Je me suis cassé le cul à leur concocter des textes d’une acuité sociologique absolument étourdissante, et non, ce qui les branche, c’est les trucs que je pourrais balancer sur Chirac, sur Juppé et sur toute la bande de nullards qui sont provisoirement au gouvernement!»

Les revues de presse de Guy Bedos étaient le clou de ses spectacles. Il sortait ses petites fiches bristol et commençait à allumer, dégommer, tous azimuts, sans nuances. L’actu du jour, la déclaration d’un tel, la tête d’une autre. Quand il se produisait loin de Paris il s’adaptait, et son auditoire rugissait de plaisir quand il ajoutait des piques lyonnaises, lilloises ou toulousaines à ses sketches rodés à Paris. Il s’y était même essayé à Alger, retrouve-t-on dans les archives de Liberté Algérie. Lui-même riait de ses bons mots vachards. «Jusqu’au bout, il n’a jamais rien lâché: ses répliques et ses piques faisaient le bonheur des médias et assuraient le buzz. Il le savait, il s’en amusait, même à plus de 80 ans, écrit Le Point. L’habit du papy flingueur lui allait comme un gant: tout droit sorti d’un film de Michel Audiard, Guy Bedos distribuait des baffes à ses cibles favorites, les racistes, les obtus, les fanatiques, les caciques de la droite avec une préférence pour la famille Le Pen.»

La presse ce matin pleure la disparition du saltimbanque pied-noir, connu des plus anciens par ses sketches avec Sophie Daumier et ses rôles au cinéma dans les années 70 et 80, et des plus jeunes par ses combats judiciaires contre Nadine Morano après l’avoir traitée de «conne», nés et développés à coups de petites phrases qui piquent et de grands commentaires vachards sur Le Grand Journal de Canal+ ou On n’est pas couché. «C’est pour rire, Nadine!» avait-il déclamé sur la scène du Chambon à Cusset (Allier): La Montagne nous apprend que c’est là, dans le centre de la France, que l’humoriste a joué son dernier spectacle, en 2013: «On m’a emmerdé ces jours-ci, toutes les télés me sont tombées dessus, expliquait Bedos, y a des moments c’est plus du spectacle, c’est de l’information. La mémère de Toul, avec ses tweets et ses machins, elle a voulu se faire de la pub. Je m’en suis fait aussi. J’ai pas dit que c’était une pute. L’humour est une langue étrangère pour certains, il faudrait ajouter des sous-titres.»

Il avait d’ailleurs dû vendre sa maison de Lumio, en Corse, pour «survivre» à ses procès pour diffamation, rappelle CorseNetInfo, pour lesquels il n’a pourtant jamais été condamné. «Il adorait la Balagne, ça lui rappelait son Algérie natale», explique le restaurateur de la plage qu’il aimait.

Notre portrait: Guy Bedos, la mort d’un «mélancomique»

Dans un sketch à la télévision, en 1986, face à Bedos, Pierre Desproges l’avait déjà enterré et fait la revue de presse de ses hommages posthumes. «La France perd le meilleur de ses fils et la rampe le meilleur de ses feux. Que dire du désarroi qui nous broie et de la douleur qui nous noue sinon qu'en nos cœurs l’un et l’autre cohabitent, pour reprendre le cri d’amour du crapaud»… L’Humanité dans ce sketch devait considérer la mort de Bedos comme une «manœuvre du gouvernement pour accélérer le processus de compression du personnel du Cirque d’hiver à la rentrée».

Eh bien non, bien sûr, L’Huma pleure comme les autres aujourd’hui, dans un petit article, «Bedos est mort – oh, le con!». «Il était impertinent, drôle, irrévérencieux. Il était né en Algérie. Il était le père de Leslie, de Mélanie, de Nicolas et de Victoria. Il était le fils d’Alfred, il a détesté sa mère Hildeberte, avant de l’aimer. Il a été le mari de Karen, de Sophie, de Joëlle… Il a été le fiancé de Françoise. Il n’aimait pas les fachos, les hypocrites et les lèche-culs. Il n’aimait pas Giscard, il n’aimait pas le petit personnel de droite, ni les courtisans de gauche, et avouait, dans une formule-pirouette dont il avait le secret, «qu’il était difficile d’être de gauche, surtout quand on n’est pas de droite». Il était nécessaire, irremplaçable, même si personne…»

Toute la presse pleure? Pas tout à fait. Celui qui portait en étendard flamboyant son antiracisme et son militantisme de gauche a fait des déçus, gardé des ennemis. «Se considérant comme «un homme de gauche», mais désigné par ses critiques comme l’un des représentants de la gauche caviar, Guy Bedos avait publiquement soutenu Jean-Luc Mélenchon en 2012 et 2017, tout comme Arnaud Montebourg aux dernières primaires socialistes», signale l’hebdomadaire tout à droite Valeurs actuelles. Qui continue sournoisement: ««De gauche, mais pas socialiste», il avait précisé cette année-là ne pas être «toujours d’accord» avec la façon dont les musulmans «traitent les femmes.»

«Sa devise: Ffaire du drôle avec du triste.» Il fait claquer les mots, carbure à sa propre énergie qui semble ne pas avoir de limite, admire d’abord Le Figaro. Il est le client idéal des émissions de télé. Sur scène, il y a un côté commedia dell’arte chez Bedos. Il tonitrue, il fanfaronne, il «bouffonne», il «arlequinise» avec tant de talent.» Mais la suite se gâte: «Dans les années 1980, Bedos devient un peu pénible, continue Le Fig. Le mitterrandolâtre martèle à longueur de spectacle ses engagements politiques. Son côté militant prend le pas sur le one-showman subtil qu’il a été. Un tintamarre assourdissant qui nous a rendus sourds à son talent. La politique, lorsqu’on est un comique, ou n’importe quel artiste, rend idiot. Dès lors, soit on l’aimait, soit on le détestait. Il n’y a pas d’intermédiaire. Commediante! Tragediante! Lui qui n’aimait pas les cons a fini par en devenir un vieux.» Et Bedos est mort, deux jours après son ami Dabadie.

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Une mort qui ne l’a pas attristé. «Car, à la fin, il avait tout oublié. Jusqu’à son inscription prémonitoire au comité d’honneur de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité. Frappé par la maladie d’Alzheimer, Guy Bedos ne reconnaissait plus les siens, ni lui-même», écrit Jérôme Garcin dans L’Obs. La reconnaissance restera celle de ses admirateurs. Le clown a tiré son irrévérence.

Mais, de bleu, qu’on aurait aimé l’entendre commenter l’hommage de l’ex-premier ministre français Manuel Valls, qui était une de ses cibles préférées, son souffre-douleur médiatique dans les années 2010…

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