Critique: Paul Lewis au Lucerne Festival

Beethoven en crescendo

Disciple d’Alfred Brendel, Paul Lewis s’est fait une spécialité du classicisme viennois. Après les trois dernières Sonates de Schubert qu’il a jouées en novembre 2012 au Festival de piano de Lucerne, le pianiste britannique se mesurait aux trois dernières Sonates de Beethoven (Opp. 109, 110 et 111), vendredi soir au KKL. Un Everest pianistique qui exige d’être au sommet de ses moyens.

Or, Paul Lewis a eu quelques déboires dans la première partie de son récital. A peine avait-il entamé la Sonate Opus 109 qu’il s’est heurté à un trou de mémoire – accélérant alors le tempo – et a dû reprendre un passage dans la deuxième page de la sonate. Par bonheur, il a tenu bon par la suite, malgré quelques passages brouillons aux traits précipités de temps à autre, laissant supposer qu’il n’était pas au meilleur de sa forme. Plus la soirée avançait, plus il s’est montré stable, jusqu’à donner une interprétation de haut vol de l’Opus 111.

Ce qui frappe, en écoutant Paul Lewis, c’est à quel point ses options d’interprétation s’inscrivent dans le sillage de Brendel. L’architecture des œuvres est dominée. La main droite se veut claire et articulée, reposant sur un «cantabile» déclamatoire. Le pianiste façonne les lignes avec une conscience aiguë de la trajectoire harmonique.

Du coup, on s’étonne que Paul Lewis abuse de la pédale dans certaines sections (est-ce l’influence de Brendel?), comme dans la «Variation III» et la variation fuguée du mouvement lent de l’Opus 109. On souhaiterait par moments qu’il respire davantage, là où les idées s’enchaînent de manière un peu «voulue» et contrainte. Plus de naturel (comme Kempff savait si bien le faire), moins d’intellect.

Mais certains passages sont d’une grande beauté. Paul Lewis fait chanter admirablement la main droite dans la première variation du mouvement lent de l’ Opus 109 . L’Opus 110 présente une belle courbe générale, avec un premier mouvement bien conduit. L’ Opus 111 – joué après l’entracte – révèle le pianiste au meilleur de ses capacités. Le premier mouvement a de l’allure, avec un thème principal bien marqué (quoique sans l’âpreté animale d’un Richter ou d’un Kovacevich). Tout le fugato est très bien mené, jusqu’à un halo nuageux à la fin du mouvement que Paul Lewis enchaîne directement – sans pause – au mouvement lent. A nouveau, l’enchaînement des variations dans l’«Arietta» se fait avec une conscience aiguë de la trajectoire harmonique, jusqu’aux beaux trilles conclusifs.

En bis, Paul Lewis a joué l’ Allegretto en ut mineur D 915 de Schubert avec une poésie et un abandon très touchants.