classique

Beethoven en homme de lettres

Actes Sud publie l’intégrale de la correspondance du compositeur dans une traduction française éditée à Turin à la fin des années 1960. 1750 lettres qui permettent de découvrir Beethoven au jour le jour, sombre, facétieux

1750 lettres réunies en un pavé. 1750 lettres qui permettent de découvrir Beethoven sous toutes ses facettes, les plus sombres, les plus souriantes aussi (un humour un peu gras qui sied bien au personnage). Beethoven détestait écrire, il le faisait souvent vite, avec des fautes d’orthographe, ce qui ne l’empêchait pas d’être précis dans ses requêtes et de défendre ses points de vue avec véhémence. Actes Sud fait paraître la correspondance intégrale du compositeur dans une traduction française qui, si elle est un peu datée, permet de se faire une idée de la vie du compositeur.

L’ouvrage reproduit en fac-similé la première édition française de la correspondance, parue en 1968, à Turin. Peu diffusée à l’époque, cette édition n’a jamais été portée à la connaissance du grand public. On y trouve des documents essentiels, comme Le Testament de Heiligen­stadt, où le compositeur exprime sa détresse face à la surdité naissante, un mal qui a empiré au point de l’isoler du monde. Mais le plus intéressant, c’est sa vie au jour le jour: ses amitiés où il dévoile ses états d’âme et ses doutes; ses liens avec les protecteurs à Vienne; ses conflits avec les éditeurs; sa santé fragile; sa vie amoureuse chaotique.

Beethoven et ses éditeurs

Les lettres de Beethoven sont une mine d’or pour appréhender la diffusion de ses œuvres. On y trouve des pages entières de coups de sang à ses éditeurs lorsqu’une œuvre est mal gravée, truffée d’erreurs, et de corrections à apporter («dans la basse il y a un do au lieu d’un si bémol», etc.). Il est fascinant de voir à quel point Beethoven est tatillon. «Je veux absolument voir paraître mes compositions dans une forme aussi parfaite que possible», écrit-il à Nikolaus Simrock à Bonn, en 1792. Parce qu’on le croit acquis aux idéaux révolutionnaires, on lui demande d’écrire une sonate dans l’esprit du temps. A l’éditeur Franz Anton Hoffmeister, Beethoven répond en 1802: «Avez-vous donc le diable au corps, tous ensemble, Messieurs? – me proposer de faire une sonate pareille! – A l’époque de ma fièvre révolutionnaire je ne dis pas, mais à présent que tout cherche à rentrer dans l’ornière, que Bonaparte a conclu le Concordat avec le Pape – une sonate de ce genre?»

C’est donc aussi l’homme politique qui parle, celui qui restera à Vienne en mai 1809 lorsque les troupes napoléoniennes prendront possession de la ville, alors que ses mécènes et protecteurs déguerpissent (d’où la Sonate «Les Adieux» dédiée à l’Archiduc Rodolphe). En habile stratège, il utilise des offres de travail à l’étranger pour faire pression sur ses protecteurs. Il obtient une rente annuelle de 4000 florins (une belle somme!), mais ces mêmes remous politiques rendront son contrat bientôt caduc.

Beethoven et ses protecteurs

Sitôt arrivé à Vienne à la fin 1792, Beethoven joue sur ses relations et parvient à s’introduire dans les cercles de l’aristocratie. Ses improvisations au piano subjuguent l’auditoire au point qu’il supplante d’autres virtuoses lors de joutes. On organise des concerts privés dans des palais, il devient la coqueluche de l’aristocratie. «Mes compositions me rapportent gros, et je peux dire que j’ai même plus de commandes qu’il me serait presque possible de satisfaire», écrit-il à son ami Wegeler en 1801. Ailleurs, il salue le soutien de son plus fervent mécène, le Prince Lichnowski, celui-là même avec lequel il se brouillera en 1806. Le prince menace de le mettre aux arrêts s’il refuse de jouer du piano pour des officiers français stationnés dans son château en Silésie. Beethoven quitte le château sur-le-champ et envoie cette missive incendiaire: «Prince, ce que vous êtes, vous l’êtes par le hasard de la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi. Des princes, il y en a et il y en aura encore des milliers. Il n’y a qu’un Beethoven.»

Beethoven et ses amours

Beethoven est resté célibataire toute sa vie. Il était marié à la musique, à elle seule, même s’il prétendait le contraire. Ses demandes en mariage sont nombreuses. «Si vos filles sont maintenant assez grandes, préparez-en une à devenir mon épouse», écrit-il à son éditeur Sim­rock. Il aime par foucades, par toquades. Son amour n’est pas payé de retour, soit que les femmes ne s’intéressent pas à lui, soit qu’elles sont déjà engagées. Il se méprend sur la nature de leurs sentiments. En novembre 1801, il s’enflamme pour une jeune Italienne de 16 ans, Giulietta Giucciardi (à laquelle il dédiera la Sonate «Clair de lune»). Il en oublie sa surdité. «Celle qui accomplit cette métamorphose est une aimable, une charmante jeune fille qui m’aime et que j’aime, écrit-il à son ami Wegeler. Après deux ans il y a de nouveau quelques instants de bonheur et pour la première fois je sens que le mariage pourrait me rendre heureux. Hélas elle n’est pas de mon rang! – je ne pourrai naturellement l’épouser.»

Parmi ses nombreuses lubies, Beethoven convoite en 1810 une certaine Thérèse Malfatti qui reste insensible à ses avances. «Souvenez-vous de moi avec plaisir – Oubliez mes coups de tête», lui écrit-il dans une lettre embarrassée. Bettina Brentano, l’amie de Goethe, lui fera également tourner la tête, comme l’«Immortelle bien-aimée», à qui il adresse une lettre enflammée que l’on a retrouvée dans ses tiroirs à sa mort sans que le nom de la destinataire soit précisé. Etranges torrents de passion dans une langue à la sentimentalité si différente de la musique éprise de rectitude de Beethoven. «Je ne peux donc chercher un soutien qu’au plus profond de moi-même, conclut-il en cette même année 1810. […] L’amitié et les sentiments similaires ne me réservent que des blessures.»

Beethoven et la surdité

La surdité, celle qui le mettra à l’écart des autres alors qu’il n’est fondamentalement pas misanthrope (lire ci-dessous), est un autre obstacle à ses amours. Dès 1818, il est obligé de converser avec des cahiers de conversation, et c’est à peine s’il entend de l’oreille gauche, quand on lui crie très fort dans le pavillon. L’isolement sera paradoxalement sa citadelle, là où il puisera ses ressources pour écrire ses plus grandes œuvres, dont la Missa solemnis, la 9e Symphonie et les derniers Quatuors à cordes.

Les Lettres de Beethoven, L’intégrale de la correspondance 1787-1827, Actes Sud, 1737 pages.

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