Beethoven, un point c’est tout. Philippe Herreweghe ne se lasse pas de remettre au centre du débat le noyau dur du geste musical. Le chef a choisi de pointer le compositeur qui répond peut-être le mieux aux questionnements stylistiques. Pour son retour attendu avec son orchestre des Champs Elysées jeudi soir au Victoria Hall (après 13 ans d’absence aux concerts Migros Classics), il a donné une magistrale leçon de modernité baroque.

Parce que l’universalité de Beethoven, dans sa profonde quête d’humanisme et son rapport passionnel à la nature, évolue à la lisière des époques. Bach, Mozart et Haydn sont les fondations sur lesquelles le compositeur appuie sa recherche visionnaire. Ses héritiers n’ont pas échappé pas à sa révolution musicale. L’Ouverture de Coriolan, dès la première attaque tenue serré, et lâchée comme une claque, rappelle qu’avec du vieux bois, on fait les meilleurs feux. Et que la verdeur n’est pas l’apanage de la nouveauté.

Il y a d’abord le geste. Herreweghe capture le son. Poings fermés, il en fait vibrer l’électricité. Le corps, lui, suit les mouvements et les insuffle. Ensuite il y a le son. Travaillés depuis près d’un quart de siècle sur instruments d’époque, la couleur ambrée des «Champs Elysées», son élan, sa finesse et sa force puisent aux sources des matériaux nobles et originels. Boyau pour les cordes, bois pour la petite harmonie, cors naturels et autres spécificités instrumentales sur un jeu sans vibrato et franchement timbré: tout irise en douceur et en profondeur la palette musicale. Et ouvre sans limites le spectre tes teintes.

Plus qu’une technique infaillible et spectaculaire (Dieu sait pourtant que chaque pupitre maîtrise sa partie!) c’est un déferlement de vie qui anime la scène. Avec ses ivresses et ses maladresses. Mais une totale authenticité de sentiments. Rien de sec ou de désincarné. Jamais. La 3e Symphonie, l’indétrônable «Héroïque», prend sens sous les impulsions tempêtueuses du chef. La terre y vibre, le vent y souffle, le coeur y bat, la joie y chante. Et chaque instrument s’y fraie sa voie dans un ensemble harmonieux et mouvant. Une ode à l’existence reprise par Isabelle Faust.

Sur cordes en boyau, son Stradivarius éclaire le Concerto pour violon d’une lumière neuve. Si intime, si proche du coeur et de l’esprit. Mi caramel mi agrume, la vibration se faufile un chemin de clarté. Le ton est à la confidence, discret et murmuré. Mais le tempérament est volontaire et le discours hyperconstruit. Isabelle Faust, elle aussi, est une chercheuse de vérité. Une dénicheuse de grâce. Avec le Doloroso de Gyorgy Kurtag donné en bis, la musicienne rappelle encore que du baroque au moderne, l’essentiel réside dans l’inspiration, quelle que soit la corde, quelle que soit l’époque.