Behzod Abduraimov, des doigts de feu

Classique Lauréat du Concours de Londres en 2009,le pianiste ouzbeka brillé à Verbier

Parcours d’un virtuose sous contrat avec la prestigieuse maison Decca

C’est une pile électrique. Il fallait voir Behzod Abduraimov empoigner le 3e Concerto de Prokofiev dimanche soir au Verbier Festival. Penché sur son clavier, ce virtuose au physique râblé se distingue par un jeu volcanique. Ses attaques sont franches, les traits d’une précision millimétrée. Il fait corps avec son instrument. Révélé par le Concours international de Londres en 2009, cette étoile montante s’inscrit dans la jeune génération de virtuoses de l’Est qui succède à Evgeny Kissin et Denis Matsuev.

«Je n’appartiens pas à l’école de piano russe», prévient-il, préférant se voir comme un héritier de plusieurs écoles – russe, allemande, française et américaine. Né d’une mère professeure de piano et d’un père «scientifique» à Tachkent en 1990, il baigne dans la musique depuis toujours. Il se souvient que sa mère lui passait des «grands enregistrements en vinyles» de Van Cliburn, Ashkenazy, Richter et Gilels. «J’étais tellement excité par ces grands concertos que j’ai voulu les jouer le plus tôt possible.» A l’époque, mettre la main sur un «nouvel enregistrement» était encore un privilège. «Tout n’était pas facilement accessible comme aujourd’hui avec YouTube et Internet. J’ai encore ces vinyles provenant de l’ex-Union soviétique chez moi.»

Ce jeune homme joufflu évoque brièvement son père «inventeur, docteur en physique et en mathématiques», décédé d’une crise cardiaque quand il avait 9 ans. Sa mère lui donne ses premiers cours à l’âge de 5 ans et demi et, flairant un talent hors normes, le remet entre les mains de Tamara Popovic, au lycée Ouspenski de Tachkent. «C’était une professeure légendaire pour former les enfants.» Et d’ouvrir une parenthèse historique: «La raison pour laquelle nous avons cette culture de la musique classique et tant de grands pédagogues à Tachkent, c’est que pendant la Seconde Guerre mondiale, une grande partie du Conservatoire de Leningrad y a été évacuée. Le chef Ilya Musin a enseigné quatre ans à Tachkent, de 1941 à 1945, donc vous pouvez vous imaginer le niveau!» Behzod, lui, se souvient d’avoir entendu Gidon Kremer, Viktor Spivakov, Yuri Bashmet et Denis Matsuev en concert.

A 8 ans, le virtuose en herbe donne son premier concert avec orchestre. Son regard s’illumine en pensant aux sensations sur scène. «A Tachkent, je pouvais donner un concert avec orchestre une fois par an, ce qui a été très bénéfique pour acquérir de l’expérience.» Ce contact avec le public, il l’exprime aujourd’hui avec une aisance naturelle. Mais sa carrière n’aurait pas décollé s’il n’avait pas quitté la ville-mère pour aller se perfectionner à l’étranger. «Quand j’avais 16 ans, ma professeure Tamara Popovic m’a dit: «Je t’ai tout donné, tu dois aller étudier ailleurs.» Entre-temps, l’adolescent a rencontré son compatriote Stanilav Ioudenitch, lauréat du Concours Van Cliburn en 2001, à l’Académie internationale de piano du Lac de Côme. Entre le maître et l’élève, une complicité va s’installer. Ioudenitch l’écoute dans la Mephisto-Valse No 1 de Liszt et lui apprend à ne pas fondre à toute allure sur les notes.

Bien sûr, il aurait pu viser la prestigieuse Juilliard School, à New York. Mais Behzod Abduraimov pressent que son avenir se joue à Kansas City, où Stanislav Ioudenitch tient une classe de piano, à la Park University. «C’est un musicien très précis, très sophistiqué. Lui-même est un élève du grand Dmitri Bashkirov. Il a pris des cours auprès de Karl Ulrich Schnabel, fils d’Artur Schnabel, de Rosalyn Tureck et de Leon Fleisher. Il n’impose pas ses vues à l’élève, il vous aide à trouver votre goût, votre personnalité, au sein des traditions musicales et du style d’un Beethoven, d’un Mozart ou d’un Rachmaninov.»

Pendant sept ans, le jeune Beh­zod va absorber des piles de partitions. Arrivé en 2007 à Kansas City, il se présente en 2009 au Concours international de Londres. Le programme est lourd: les deux Livres de Variations Paganini de Brahms, Chopin, la 6e Sonate de Prokofiev, une pièce contemporaine «horriblement difficile» de Thomas Adès… Et chaque épreuve éliminatoire se passe dans une salle différente, jusqu’au Royal Festival Hall où il joue le 3e Concerto pour piano de Prokofiev avec le London Philharmonic Orchestra. Il a 18 ans, il remporte le 1er prix. Les agents se l’arrachent, et il décroche un contrat auprès de la firme Decca.

Aujourd’hui, Behzod donne 60 à 65 concerts par an. Il partage sa vie entre Kansas City, Tachkent et Londres («ma troisième ville»). Il subit le rythme éreintant des jeunes virtuoses qui passent d’un continent à l’autre, d’un hôtel à l’autre, check-in, check-out. «Même si je suis fatigué, je me recharge les batteries sur scène.» Il énumère ses prochains débuts avec des orchestres de renom, dont celui du Gewandhaus de Leipzig et le Philharmonique de Munich. Bref, pas de quoi s’ennuyer. «Je ne me souviens pas de tous les concerts, il y en a tant!»

On n’ose lui demander s’il a une petite amie, mais cette cadence est une sorte de fatalité qu’il assume. «Je viens de prendre deux mois sans concerts pour me concentrer sur du nouveau répertoire et me reposer.» Il parle de Schubert, les quatre Impromptus de l’Opus 142, comme quoi il n’est pas qu’un virtuose aux doigts véloces. «Nous devons penser que les grands compositeurs nous ont légué ces trésors! C’est pour ça que nous avons un tel job, non?»

Il pressent que son avenir se joue à Kansas City, où son mentor Stanislas Ioudenitch va le former sept ans