Y aura-t-il du beige à Noël? Non. En tout cas pas si l’on se fie aux marques du luxe et de la mode qui font actuellement défiler, à Milan, les vêtements de l’automne prochain. Autant septembre 2010 avait viré néo-bourgeois, marqué par le beige, le marine et un jeu de rôle très «Belle de jour». Autant l’automne prochain devrait voir refleurir les paillettes, le python coloré et les fourrures opulentes teintes en jaune, en rouge ou en lilas. Bien sûr, cette insouciance en technicolor se verra, la semaine prochaine, contredite par les défilés présentés à Paris, capitale du noir en volute, du chic de créateur et de l’élégance existentialiste. N’empêche. A Milan, la fonte des beiges laisse apparaître des parterres de verts qui vont du turquoise légèrement assombri au pétrole luisant, le tout souvent mixé au rose ou au parme. Hello les jaunes safranés ou moutarde, les oranges brûlés ou les blonds crème catalane.

C’est Prada qui a rouvert, jeudi, le bal de la couleur avec un défilé à hauteur de sa réputation. A savoir une collection sans égale dans sa manière de manier le contre-pied, les héritages classiques et une forme de subversion. Après un été 2011 vibrionnant de couleurs et tournoyant dans des jupes imprimées banane, Miuccia Prada dit avoir voulu dessiner un vestiaire de très jeune fille, une histoire d’innocence et d’organza épais comme une buée. Cela commence par des petits manteaux à boutons naïvement écarquillés et à la taille rabaissée, portés par des jeunes filles qui serrent leur sac sur le cœur. Soulignée d’une large bande couleur chair, une robe passe, déguisée en manteau quadrillé de vert bouteille et de turquoise. Plus loin, des carreaux entrecroisent leurs tons corail adouci, parme fumé ou orange vif. Il y a des imprimés python glissant du pistache au violine, du noir noir au blanc. Des fausses fourrures saumon. Jusqu’au soir qui voit des sirènes, portant des casques de cuir et des lunettes de ski, s’avancer en grosses paillettes de plastique rouges, orange ou nacrées. La transparence, comme métaphore de la couleur. Deux autres marques résument le virage suggéré par Milan: à savoir des coupes classiques et des silhouettes toujours fortement inspirées par la bourgeoise des années 1950-1960, comme l’hiver dernier, mais éclairées par des matières, des couleurs et des mariages contemporains.

Bottega Veneta d’abord, dans un défilé qui rappelle la grâce si désirable de la série télévisée Mad Men, ses petits tailleurs, ses robes souples portées sous cardigan, ses chignons enroulés. Sauf qu’ici, le designer Thomas Maier jongle avec les laines pelucheuses, les dentelles qui voilent de leur noirceur arachnéenne les robes fumées ou les oranges rouillés, masquant comme par pudeur tout un travail de franges et d’imprimés fifties. Chaloupant.

Jil Sander, ensuite, où Raf Simons éblouit son public avec une silhouette très ample, affectant une forme de raideur couture, dos gonflés, taille trapèze, généreuse martingale, fuseaux cigarettes montant au-dessus du nombril, tons claquant comme des drapeaux rouges, safran ou bleu azur dans un blizzard de gris, de chemisiers marine glissés dans leur longue jupe marron. Rien d’appliqué, rien qui ne fasse citation dans ce défilé à la grâce néofuturiste. Est-ce Audrey Hepburn qui descend de son mausolée de papier glacé pour s’en aller skier, cagoulée de près, du côté de Saint-Moritz?

Ailleurs, ici et là, les beiges et les tons poudrés de l’automne dernier s’offrent bien un dernier tour de manège, réincarnés en rose macchiato, en blonds nacrés ou en brun tchaï chez N° 21; ou glamourisés en robes lamées, argentées ou crémeuses chez Gianfranco Ferré, en beau retour de forme.

Tout le contraire de Gucci où Frida Giannini, le flair en forme, marie des tweeds masculins aux flamboyances de blouses violettes, bleu pétrole ou jaune moutarde, avec la bénédiction des fourrures teintes et sous l’aile mystérieuse de larges fedoras ceinturés de satin. Adieu beiges éternels. Bonjour Yves Saint Laurent, cet immortel.

Prochain rendez-vous, mercredi: Milan et le mix des matières.