La nouvelle transe suisse du BBL

Spectacle La compagnie a dansé pour la première fois de son existence à Genève

Lausanne n’aura plus l’exclusivité de sa présence dans le pays

Bomber le torse en chœur. Lundi soir, les quelque mille privilégiés du Bâtiment des forces motrices – qui affiche complet depuis juillet! – ont des élans, du bas-ventre aux épaules. Encore un effort et on sera tous aux genoux de la danseuse Elisabet Ros, fantôme d’amour merveilleux sur la table rouge de nos désirs. Le Boléro des deux Maurice – Béjart et Ravel – fait toujours ça. Ces énamourés ne le savent pas, mais ils vivent un moment historique.

Pour la première fois dans son existence, le BBL se produit officiellement au bout du lac. Et met fin à une règle qui paraissait imprescriptible, selon laquelle la compagnie ne pouvait danser ailleurs en Suisse qu’à Lausanne. Car telle était la loi depuis 1987, année où Maurice Béjart et sa troupe s’établissent en terres vaudoises: le BBL réservait l’exclusivité de ses apparitions en Suisse à sa ville d’accueil, manière pour celle-ci de rentabiliser un investissement substantiel. Ce pacte a vécu. Outre Genève lundi et mardi, le BBL dansera en juillet au Théâtre du Jorat à Mézières; puis à Bâle en fin d’année.

Est-ce à dire que le BBL pourrait se généraliser en Suisse, un jour à Neuchâtel, un autre à Fribourg? «Certainement pas, explique Jean-Pierre Pastori, président du conseil de fondation du BBL. L’exclusivité n’a plus de raison d’être. Mais nos pièces doivent rester des événements. Notre présence à Genève s’inscrit dans un festival, Helvetic-danse, conçu par Philippe Cohen qui dirige le Ballet du Grand Théâtre. Pour le reste, nous étudierons les demandes au cas par cas.»

Même tonalité, ou presque, chez Fabien Ruf, chef du Service des affaires culturelles de la Ville: «La subvention reste identique, malgré la nouvelle donne. Nous voulons faire rayonner le BBL en Suisse au-delà des frontières lausannoises. La compagnie doit rencontrer d’autres publics, c’est le vœu aussi de Gil Roman, son directeur. Il ne faut pas négliger la possibilité d’autres recettes.»

C’est que la crise économique qui affecte nos voisins, la France et l’Italie en particulier, modèle le destin helvétique du BBL. «Par le passé, l’Italie et la France représentaient plus de 25% de nos prestations à l’étranger, explique Richard Perron, administrateur des tournées. Ce n’est plus le cas. Il faut investir d’autres territoires. Genève, Mézières, Bâle ou Zurich ont un avantage: ce sont des destinations qui coûtent peu en transport et en nuitées. Il faut imaginer ce qu’est le BBL en déplacement: 60 personnes, sans oublier le décor. C’est une charge considérable!»

Autre raison, plus structurelle, celle-là: il existe sous nos latitudes des bataillons d’amateurs que le nom de Béjart continue d’électriser mais qui ne se déplacent pas. «Nos études montrent que seuls 20% des spectateurs qui fréquentent Beaulieu viennent d’en dehors du canton, poursuit Richard Perron. Le public est plus sédentaire qu’autrefois. Allons donc à sa rencontre, à condition de ne pas faire concurrence à nos spectacles lausannois. Et fixons-lui des rendez-vous. Le BBL dansera désormais une fois par an en Suisse alémanique, à Zurich et à Bâle en alternance.»

La Suisse serait-elle une solution de repli pour une compagnie qui dépend, pour 50% de son budget (environ 8 millions), de ses tournées? En d’autres termes, le BBL serait-il moins demandé à l’étranger. Et son équilibre économique menacé? La troupe doit jouer au minimum 65 fois par saison hors de Lausanne pour rester d’aplomb. «Le prestige du BBL demeure très grand, constate Richard Perron. La situation économique et politique peut entraîner des annulations, comme récemment en Ukraine. Les tournées au long cours sur plusieurs semaines n’existent plus. Mais les demandes sont nombreuses. Et des débouchés inédits s’ouvrent: nous avons un projet de tournée en Afrique du Sud et en Australie pour 2015-2016. Il faut dire que le BBL possède à l’étranger un taux de remplissage de 90 à 95%.»

Plus près de nous, Michel Caspary a hâte de voir débarquer le BBL au Théâtre du Jorat. «J’ai négocié pendant trois ans cet accueil, explique le directeur de la «Grange sublime». Gil Roman a conçu un programme adapté aux lieux, qui comprend Brel et Barbara. Nous avons déjà vendu 2000 places pour les trois soirées [la jauge du Jorat est de 1000 places, ndlr].» A Genève, Philippe Cohen est un hôte euphorique: il aurait pu ajouter deux supplémentaires, il aurait fait salle comble. Car tel est le sortilège d’Elisabet Ros – et de Julien Favreau selon les soirs: leur mélodie est une sorcellerie.

«La crise touche des pays qui étaient des débouchés naturels. Il faut investir de nouveaux territoires»