Laura Györik Costas

Belle des bois

D’origine hongroise et catalane, Laura Györik Costas travaille à la démocratisation de la culture considérée comme élitaire. Ces jours, elle dirige la Terrasse du troc au Bois de la Bâtie, à Genève

L’anecdote raconte la personne. A l’enseigne de la troisième Terrasse du troc au Bois de la Bâtie, à Genève, Laura Györik Costas a invité Guy Bettini, artiste tessinois, à concevoir L’orchestre du Bois. Une installation qui capte les sons de la forêt, des chants d’oiseaux aux voitures en contrebas, et les déplace finement, dans l’espace ou le temps. Or les corbeaux vivent en clan, dans la dure logique des ghettos. Ainsi, lorsque Guy et Laura ont diffusé des croassements étrangers au périmètre donné, ils se sont fait charger par une bande de corbeaux indigènes dont la colère n’avait d’égale que le souci de défendre leur pré carré. Fuite de l’homme face à la bête et mise en échec du haut-parleur imposteur. «C’est exactement l’objectif de l’esthétique écologique, sourit Laura Györik Costas. Partir de ce qui existe et créer des confrontations artistiques qui révèlent le fonctionnement du lieu, ses articulations.» Fine dentelle entre naturel et artificiel.

Tout est délicat d’ailleurs chez Laura Györik Costas. Son visage, sourire charmant pour regard rieur, intelligent. Son origine, là aussi un subtil alliage entre l’Est et l’Ouest, la Hongrie de son père, la Catalogne de sa mère. Son parler, fluide et précis, comme si la connaissance de cinq langues vivifiait son esprit. Et son approche de l’art, simple, participative, au cœur de la vie.

En témoigne, la Terrasse du troc, manifestation gratuite qui, depuis six ans, à Genève, propose des événements artistiques, des actions en lien avec la population. Avant le Bois de la Bâtie, la Terrasse a officié sur les voies de Saint-Jean, quartier situé sur les hauts la ville. «Lors de la première édition, nous avons recueilli 200 histoires qui ont donné lieu à différents traitements», explique la directrice. A travers une fenêtre, un film vidéo montrait des personnes âgées en train de raconter leur passé. «Une autre installation, toujours visible, propose des bandes orange collées au sol sur lesquelles on peut lire les mots, les témoignages des habitants.» Et encore, lorsque la Terrasse fermait ses portes le soir, un dispositif sonore prenait le relais. Voix fantôme dans la nuit, le quartier devenait ainsi très habité.

L’idée? «Briser ces fameuses barrières entre l’art officiel et les gens non initiés. Le principe de la Terrasse du troc m’est venu lorsque j’ai vu, à Barcelone, à la Fondation Tàpies, une exposition de Federico Guzman. Il avait créé un jardin dans les murs et invitait les passants à venir chercher un fruit ou légume en échange d’un bibelot à eux qu’ils déposaient. Une jolie manière de dédramatiser l’entrée dans un musée et de permettre au public de s’approprier la notion de création.»

Pourtant, l’installation de Guy Bettiniest un concept plutôt exigeant. En se promenant dans les bois, difficile de distinguer les sons naturels des sons enregistrés et rediffusés. «Cela dépend des moments, explique la directrice. Quand un coq chante à 17h, ça frappe l’oreille! Et aussi, les promeneurs habituels sont choqués par la rediffusion un poil plus fort du brouhaha des voitures du bas. Subitement, ils réalisent ce bruit blanc, ce bruit constant qu’ils ont intégré depuis longtemps.»

Enfin, la Terrasse du troc, c’est aussi, jusqu’au 15 août, une série de propositions plus explicites. Et toujours gratuites. Concerts, performances, contes, bals – le prochain, celui du dimanche 8 août est consacré au tango – et séances de cinéma. Comme, vendredi dernier, cette projection magique, sous les étoiles, du Graduate (Le Lauréat, 1967), film culte de Mike Nichols où Dustin Hoffman sort de sa piscine-aquarium pour abattre, là aussi, des barrières, celles de l’establishment américain. Le tout au son de Mrs Robinson, titre mythique de Simon & Garfunkel…

«C’est, comme tous les vendredis, le choix du Spoutnik, salle alternative que je suis très heureuse d’associer à la Terrasse. L’autre soirée cinéma, celle du jeudi, est programmée par de jeunes collégiens qui ont retenu des films sur l’adolescence, des films qui parlent d’eux. Evidemment, ces soirées en plein air sont tributaires des conditions météo…» Et là, Laura Györik Costas ne peut que scruter le ciel et le site de MétéoSuisse. «Si le tonnerre gronde, on se rabat au Spoutnik, à l’Usine, mais les étoiles nous manquent…»

Le plein air suppose aussi l’obtention d’autorisations. «L’année prochaine, la Terrasse va redescendre en ville. Il faut trouver des compromis entre le confort des riverains et l’inscription dans le quartier. Je suis Bélier, donc très têtue, et c’est rare que je me décourage face aux difficultés! Cette année, on a reçu moins d’argent, il a fallu composer», explique celle qui conjugue désormais la direction de la Terrasse avec une échéance attendue: organiser pour le Centre d’art contemporain la nouvelle manifestation Image-Mouvement qui aura lieu en décembre 2010.

«Mon père, médecin, m’a appris l’efficacité et le sens des responsabilités. Avec lui, j’ai aussi grandi sur un cheval, sa passion, qu’il a transmise à ma fille, Luz. Elle-même se sent très impliquée dans les projets culturels que je mène. En revanche, mon père n’est pas très sensible aux formes expérimentales et souvent, c’est le juge le plus intransigeant lorsqu’il s’agit de tester la lisibilité d’un projet.»

Pour le moment, Laura Györik Costas savoure l’appel de la forêt. Ce moment magique où le soleil décline et se faufile à travers les branches, caressant dans la clairière les musiciens qui ajoutent leur voix à celle des oiseaux. Il y a plus hostile comme tableau.

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