Une nuit pour entendre Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Cela se passe le samedi 6 août, au Musée Ariana à Genève, de 18 h jusqu’à l’aube. Vingt et une comédiennes (voir ci-contre) vont lire l’intégralité de ce roman-fleuve, «pamphlet passionné contre la passion», saga triste et farouchement drôle d’un couple d’amants sublimes et ridicules, Ariane et Solal, éperdus et malheureux car «prisonniers de l’amour» comme les décrivait ­Albert Cohen lui-même. Une nuit donc pour se laisser emporter par le rythme de cette épopée qui a Genève pour décor principal, pour se laisser prendre par le style réaliste et burlesque à la fois, l’humour ravageur, la poésie folle de ce pavé devenu un classique dès sa parution en 1968.

Les deux comédiennes à l’origine du projet, Nelly Uzan et Magali Fouchault, ne sont pas les premières à mettre en voix la prose d’Albert Cohen. Rien qu’à Genève, deux spectacles sont restés dans les mémoires: la lecture du Livre de ma mère par Gérard Guillaumat et l’interprétation d’extraits de Belle du Seigneur, ceux consacrés au mari d’Ariane, le falot Adrien Deume, par le comédien Erik Desfosses. Mais une lecture intégrale de Belle du Seigneur, si elle a déjà eu lieu quelque part, cela devait être il y a longtemps et loin d’ici…

Belle du Seigneur fait entendre des voix au lecteur. Belle du Seigneur, et toute l’œuvre du romancier né à Corfou en 1895, est une ode à l’oralité, à la parole. Pas étonnant qu’elle attire les comédiens. Belle du Seigneur donne envie à tout un chacun de déclamer à voix haute. «Pour Albert Cohen, l’Homme est avant tout un être de parole. Et l’écrivain a pour mission d’immortaliser ce qui fait l’Homme. D’où cet énorme travail sur les formes du discours rapporté. En fait, Belle du Seigneur n’est pas un roman narré mais bel et bien un roman parlé par les personnages et par le narrateur», explique Claire Stolz, spécialiste de l’œuvre d’Albert Cohen, maître de conférences à Paris IV-Sorbonne.

Le roman donne à entendre par flots les monologues intérieurs des deux amants, Ariane et Solal, et ceux, aussi, de Mariette, la gouvernante, pôle de bon sens et de normalité, au milieu de la tempête des sentiments. Albert Cohen met au point plusieurs idiolectes, mot savant pour définir la langue particulière de chaque personnage avec ses défauts de prononciation, ses mots transformés, ses tics de langage. «Les idiolectes dévoilent les personnages et leur inconscient. Par exemple Mariette dit water-causette au lieu de water-closet. Pour elle, les toilettes sont le lieu où l’on monologue, où l’on se parle à soi-même. La transformation du mot montre comment le personnage comprend le monde.»

Albert Cohen, qui est arrivé à Genève pour faire des études de droit et de lettres, a écrit Belle du Seigneur entre les deux guerres. Il en a repris ensuite l’écriture après 1945 sans que l’on sache quelles ont été les modifications qu’il a apportées à ce moment-là. Deux courants littéraires des années 30 se retrouvent dans le roman. Claire Stolz: «Entre les deux guerres, les écrivains ont cherché à reproduire la langue orale et populaire. Céline, évidemment, mais aussi C. F. Ramuz qui fait parler les paysans vaudois ou Henri Barbusse qui voulait rendre la langue du soldat de base. Le chercheur suisse Jérôme Meizoz voit dans cette période «l’âge du roman parlant». Autre courant fort, dans les années 30, celui du stream of consciousness des écrivains anglo-saxons, les flux de conscience, que l’on retrouve dans Le Bruit et la fureur de William Faulkner ou Les Vagues de Virginia Woolf.»

Belle du Seigneur, roman parlé? Albert Cohen a dicté l’entier du roman (846 pages dans l’édition Gallimard) à voix haute à sa femme puis à sa fille. Nelly Uzan et Magali Fouchault, les comédiennes qui ont conçu la lecture intégrale du 6 août à Genève, sont allées rendre visite à la fille d’Albert Cohen, Myriam Champigny, qui vit dans la campagne vaudoise. «Elle nous a dit combien il aimait lire lui-même son texte aux autres. Il lisait sans appuyer sur les mots, sans en faire trop pour imposer le rythme. Ces précisions nous ont été très utiles pour diriger notre travail», raconte Magali Fouchault. La dernière épouse d’Albert Cohen, Bella, décédée en 2002, raconte aussi, dans la préface de la Pléiade, comment Albert Cohen guettait ses réactions tandis qu’il dictait le texte. «S’il s’apercevait par une expression de mon visage, par une larme que je ne pouvais retenir, par un rire ou un fou rire même, que j’aimais particulièrement tel ou tel passage, que je «vibrais» en quelque sorte, il en était heureux […] et il reprenait avec entrain sa dictée, en remettait.»

«Belle du Seigneur est un roman oral jusque dans sa fabrication. Albert Cohen est un conteur. Et cet attachement au conte, à la spontanéité, se retrouve dans le roman lui-même avec les oncles de Solal, les Valeureux», explique Jérôme Cabot, de l’Université d’Albi. «Ces oncles de Céphalonie incarnent une liberté affranchie des convenances qui enserrent le monde occidental et genevois. Ils sont porteurs d’une forme d’utopie, d’un monde bienveillant, respectueux, fraternel. Ils ont un côté Mille et une nuits. Ils ne cessent de narrer leurs stupeurs et leurs émerveillements devant le monde qu’il découvre à Genève.»

Belle du Seigneur, les Mille et une voix. Bain de foule intime des passions. Polyphonie étourdissante dans laquelle il sera bon de se baigner dans les heures profondes de la nuit. Il sera bon aussi de se reconnaître et de pleurer de rire devant la justesse du trait.

,

Albert Cohen

Extrait

Belle du Seigneur

«Jeunes gens, vous aux crinières échevelées et aux dents parfaites, divertissez-vous sur la rive où toujours l’on s’aime à jamais, où jamais l’on ne s’aime toujours, rive où les amants rient et sont immortels […]»