Catherine Safonoff est née en 1939 à Genève. Révélée par La Part d’Esmé en 1977 (Bertil Galland, Prix Georges-Nicole), son sixième roman, Autour de ma mère, est paru en 2007 (Zoé). On y trouve cette phrase: «J’écris sur l’unique entreprise qui vaille au monde: aimer quelqu’un.» Orfèvre de la forme, elle écrit par fragments, incandescents.

 

«J’ai découvert Belle du Seigneur à sa sortie, en 1968. Le roman est devenu le livre fétiche du groupe d’amis que je fréquentais à l’époque. On se récitait des passages entiers au café. En tant que jeune femme, Ariane était pour moi l’exemple absolu de ce que je ne voulais pas être. Elle était ridicule. J’étais révoltée contre ce type de femme, si offerte. Je la voulais plus rusée, plus couleuvre. Ce personnage, parfait anti-modèle, a compté dans ma construction personnelle. Je m’identifiais à ­Solal, j’aimais qu’il soit l’Etranger et qu’il le reste, dans son travail, avec les gens qu’il fréquente, avec Ariane. Sans doute aussi que le roman a tout de suite pincé chez moi une corde un peu douloureuse, celle de la séparation entre l’âme et les plaisirs du corps.

Belle du Seigneur objectivait aussi Genève, ma ville natale. J’aimais que le roman me montre la ville d’où je viens, qu’il la critique et me dise en même temps, «tu n’es pas complètement de là».

Dans mon écriture, l’influence d’Albert Cohen a été inconsciente, mais je réalise aujourd’hui qu’elle a été forte. Cette prose abondante mais sans effet rhétorique, nourrissante mais pas lourde m’a ­certainement habitée. Me vient à l’esprit l’image d’un souffleur de verre: il souffle et souffle mais ce qu’il crée n’est jamais pesant.

Albert Cohen fait se joindre le corps en gloire de l’extrême euphorie érotique et le corps misérable, condamné par sa physiologie. Il est rare de faire se côtoyer de si près la gloire et la misère du corps humain dans une écriture aussi limpide.»

David Foenkinos, Parisien, 37 ans, sort fin août Les Souvenirs (Gallimard), son dixième roman. Il y aborde la vieillesse et la mort mais aussi les péripéties de l’amour, son grand thème de prédilection. Avec cet humour, ce sens des formules, cette légèreté qui font sa marque.

 

«J’avais 16 ans quand j’ai lu Belle du Seigneur et ce livre a changé ma vie. Je commençais à écrire à l’époque et, comme tout jeune homme qui écrit, mes histoires étaient assez noires. Albert Cohen m’a éveillé à l’humour et à la vie. C’est le premier écrivain qui m’a fait vraiment rire. Pour moi, Belle du Seigneur est beaucoup plus le livre de l’humour que celui de l’amour. Les grandes lectures que l’on fait avant 20 ans demeurent en vous pour la vie. Beaucoup de mes fantasmes, mon goût pour les héroïnes suisses par exemple, viennent de Belle du Seigneur. La plupart de mes romans contiennent des références plus ou moins directes à ce texte. Sauf peut-être Les Souvenirs, il faut que je vérifie. J’ai relu Belle du Seigneur à 26 ans. Puis à 36. Avec à chaque fois de nouveaux yeux. Mon rapport à la vie, à l’amour, change.

L’écriture de Cohen contient une force poétique inouïe. Il était acharné à la beauté des phrases. C’est son style qui me touche et pas sa vision de l’amour. Son goût pour le roman aussi. Cette fougue, ce sens de l’épique très XIXe, à la Balzac, à la Victor Hugo, qui fascine encore aujourd’hui.

Et puis, un héros comme Solal, flamboyant et en même temps en retrait de la vie, est une figure masculine saisissante pour un homme. Et pour les femmes…!»

 

Julien Burri, Lausannois de 31 ans, publie Beau à vomir (2011, Bernard Campiche), une suite de récits où circule un même personnage de jeune homme encore inconscient de sa beauté et qui renvoie ceux qu’il croise. «Beau à vomir» est une expression tirée de Belle du Seigneur.

«C’est l’idée des vanités qui me captive dans Belle du Seigneur. C’est un thème qui résonne fortement dans le monde contemporain. La mort, la finitude, l’extrême vieillesse sont des tabous anciens. Mais la société de consommation, le capitalisme les rendent particulièrement prégnants. Cette volonté de contrôle du corps, cette tendance au divertissement… Au milieu du roman, les femmes aimées déambulent, comme des squelettes en devenir. Belle du ­Seigneur offre une sorte de danse macabre moderne. Comme ces danses qui ornaient les églises où l’on voyait défiler les puissants, les riches et puis les sans-grade pour rappeler que tout le monde va y passer.

«Beau à vomir» est une expression qui vient tout au début du livre. Albert Cohen laisse entrevoir très vite la morbidité de Solal. Pendant l’écriture de Beau à vomir, j’avais sur mon bureau une photo de Madonna sur scène, en plein concert. Le micro tout petit qu’elle portait lui faisait comme une verrue sur le visage. Son corps, musclé, travaillé, semblait douloureux, artificiel. Son corps ressemblait à un écorché. Il était effrayant. J’avais aussi une autre image: celle d’une Eve médiévale à deux faces, l’une jeune, l’autre grimaçante.»