A l’heure où s’échangent quotidiennement des milliards de messages électroniques à travers le monde, il est bon de se souvenir que Jean Tinguely privilégiait des lettres bricolées, remplies de dessins et de quelques mots à l’intention de ses amis. Entre le début des années 80 et la mort de l’artiste le 30 août 1991, Pierre Keller en a reçu une bonne centaine, plus colorées et surprenantes les unes que les autres.

On peut mentionner une étrange grosse lettre munie d’une poignée en ficelle et d’une médaille ou une autre en forme de skateboard. «Pour celle-ci, commente Pierre Keller en parlant d’une autre réalisation, il avait utilisé une affiche d’exposition qu’il a redessinée, puis pliée, en écrivant simplement: Amitiés, tu viens?» Fait amusant: il envoyait souvent ces étonnantes missives avec des timbres qu’il avait lui-même réalisés pour la Poste. Et toutes arrivaient à destination, comme n’importe quel courrier.

Parmi les autres destinataires de l’artiste – qui n’adaptait pas ses réalisations au récepteur, mais puisait dans sa gamme de fond en collant par exemple divers objets sur les dessins – figuraient le membre du Comité olympique René Fasel ou la mécène Maja Hoffmann. Cette dernière a d’ailleurs réalisé un livre sur cette correspondance. Un projet qu’envisage aujourd’hui à son tour Pierre Keller.

L’habitant de Saint-Saphorin, récemment nommé à la présidence du Centre d’art contemporain de Genève, se rappelle que Tinguely avait pour habitude de se déplacer avec un sac en plastique de la Migros dans lequel il conservait de la colle, des couleurs, des plumes et des confettis qui lui servaient à confectionner, où bon lui semblait, ses lettres-œuvres. «Lors d’un vol entre Londres et Washington, il a commencé à fabriquer des lettres et des dessins pour tout le monde, y compris les hôtesses et les passagers. Arrivé sur le tarmac, il a donné d’autres lettres à l’ambassadeur, venu nous accueillir, en lui demandant de ne surtout pas oublier de les poster… C’était un créatif constant.»

Parmi les autres caractéristiques du personnage, on apprendra qu’il adorait la fête et les femmes (qu’il a connues en grand nombre), qu’il se déplaçait souvent en bleu de travail (c’est-à-dire en salopette) et qu’il gardait dans ses poches des milliers de francs en liquide lors de ses fréquents voyages. Il était aussi, semble-t-il, un excellent vendeur. Clairvoyant et conscient de la valeur de son art, il fixait lui-même le prix de ses œuvres avant de les négocier avec ses clients, qu’il connaissait très bien.

«Il aurait pu faire une carrière beaucoup plus brillante s’il avait accepté de déménager aux Etats-Unis, ajoute Pierre Keller, qui a rencontré l’artiste pour la première fois en 1971 lors d’une exposition qui lui était consacrée à Paris, avant de le présenter notamment à Keith Haring, puis, plus tard, à Mario Botta. Il n’y avait pas d’équivalent à l’époque. Il venait de Duchamp, de la machine, avec un côté très festif. Il fallait qu’il y ait un show. Mais il est resté toute sa vie très attaché à Fribourg.»

Les deux hommes ont collaboré au cours de leur vie sur différents projets, notamment pour la réalisation de l’affiche du Montreux Jazz Festival de 1982 ou, juste avant la mort de l’artiste, dans le cadre des célébrations du 700e anniversaire de la Confédération. Tinguely avait alors réalisé le drapeau de la manifestation, ainsi que des T-shirts et des étiquettes de vin.

Agé de 69 ans, son ancien acolyte souhaite aujourd’hui faire de l’ordre dans sa vie et envisage de vendre sa série de lettres à un collectionneur ou à un musée, de préférence basé en Suisse. «A moins qu’une institution étrangère ne m’approche et ne me propose une somme astronomique!»

Du 29 janvier au 1er février 2014, à l’occasion du Salon artgenève, la banque Piguet Galland présentera une partie de cette correspondance dans ses bureaux genevois.