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Les belles vies frénétiques de Matthieu Mégevand

Le Genevois lance une trilogie romanesque sur trois artistes consumés par leur art, des étoiles filantes dont la vie et l’œuvre sont inséparables. Premier volet autour du poète Roger Gilbert-Lecomte

Matthieu Mégevand a plusieurs visages. Notamment, tatoué sur son avant-bras gauche, celui d’un inconnu évoquant à la fois Karl Marx, Nietzsche ou un patriarche de la Bible. Les yeux gravés dans sa peau sont ceux, brûlés, d’un poète voyant extralucide.

Directeur des Editions Labor et Fides, à Genève (principal éditeur protestant de langue française), romancier, théologien, islamologue, Matthieu Mégevand marie avec harmonie les riches facettes de sa personnalité.

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Ainsi, ce jeune père, né en 1983, entre cet après-midi-là au café-librairie genevois Livresse arborant un t-shirt en l’honneur du rappeur Tupac… Sur l’avant-bras droit, une pieuvre enlaçant un crâne. Un grand crocodile serait en chantier sur son ventre, aux bons soins du couple de tatoueurs Happypets, à Lausanne. Des dessins «très noirs», comme il les aime. Noirs et vénéneux, comme la vie du personnage de son dernier roman, le poète français Roger Gilbert-Lecomte (1907-1943).

Brûlure et déchéance

La bonne vie, qui paraît ces jours-ci, est centré sur un petit frère spirituel de Rimbaud, fondateur de la revue littéraire Le Grand Jeu, qui connut trois numéros remarqués à la fin des années 1920, et d’une œuvre poétique aussi rare qu’intense. Un homme éperdu qui n’aura fait aucun compromis, sera mort jeune, toxicomane et miséreux, et pour lequel l’art devait être avant tout une «explosion», «une furie». Artaud le lut et l’admira, quelques autres, puis ce fut le silence et l’oubli. La bonne vie, parfaitement maîtrisé dans sa tension dramatique, permet d’assister, fasciné, au destin de ce poète qui se brûla jusqu’au sublime, jusqu’à la déchéance.

Le roman inaugure, chez Flammarion, une trilogie sur le thème croisé de la création et de la destruction. Le deuxième volet, en cours d’écriture, sera centré sur le peintre Toulouse-Lautrec; le troisième, lui, sur un musicien vivant. Matthieu Mégevand a son idée, mais le nom est encore secret.

A propos de musicien, ce premier opus est dédié au chanteur Daniel Darc, autre amoureux des mots consumé par une vie intense. «J’ai connu Gilbert-Lecomte par Daniel Darc», explique Matthieu Mégevand, qui a été, dans l’une de ses nombreuses vies, journaliste. «Je l’ai rencontré pour une interview. Elle devait durer une heure, mais nous avons fini par passer la journée ensemble. Il m’a emmené chez lui, il m’a même offert sa Bible! Parmi les millions de choses dont on a parlé et qu’il m’a fait découvrir, il y avait la poésie de Gilbert-Lecomte.»

Un «mystique athée»

L’œuvre de Matthieu Mégevand prend un nouveau tournant, lui qui n’a cessé de varier les points de vue pour explorer ses obsessions. Il a été remarqué pour Ce qui reste des mots (Fayard, 2013), inspiré du drame de Sierre, un accident d’autocar dans lequel 22 enfants avaient perdu la vie en 2012. Puis pour Les lueurs (L’Age d’Homme, 2016), dans lequel il revenait sur le cancer qui lui avait été diagnostiqué en 2004. A chaque fois, par le biais du fait divers ou du récit intime, il interrogeait le pouvoir des mots sur le drame et la douleur.

Cette fois, le narrateur s’efface, laisse le lecteur face au personnage, un homme qui se détruit en même temps qu’il crée, un «mystique athée». C’est la poésie de Gilbert-Lecomte qui a touché Matthieu Mégevand, en même temps que sa révolte contre la société. Entre 12 et 20 ans, le Genevois s’est lui aussi senti révolté. Il écrivait et chantait des chansons dans le groupe de rap Paradox, qui fit la première partie d’un concert de JoeStarr. «J’ai mis aussi de ma révolte adolescente contre le milieu bourgeois pour écrire et comprendre sa révolte à lui, qui me touchait. Même si le contexte n’a rien à voir! Gilbert-Lecomte a fait exploser les choses d’une manière autrement plus violente. Moi, je n’ai jamais joué à la roulette russe, ni pris à 16 ans du tétrachlorure de carbone, pour voir ce que cela faisait. Il a poussé les choses très vite, très loin.»

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A 35 ans, Matthieu Mégevand s’intéresse à la vie d’autres jeunes hommes (Gilbert-Lecomte et Toulouse-Lautrec avaient tous les deux 36 ans au moment de leur mort). Tout en se reprochant de ne pas être digne d’eux et de leur œuvre. «Les gens sur lesquels j’écris ont tellement donné, est-ce que moi, au moins, le temps d’un livre, j’ai pu donner autant qu’eux? La réponse est non. A chaque livre, je me dis que je suis en dessous de ce que j’aurais dû faire, en dessous de ce que la littérature exige.»

La liberté du romancier

Pour ce premier roman, et pour le prochain, il a mené des recherches poussées, mais a su aussi garder sa liberté de romancier. «Au fur et à mesure de l’écriture, tous les documents authentiques que j’ai pu recopier, je ressens ou pas la nécessité de les reproduire, de les transposer ou de les oublier. Ce n’est pas du tout une biographie. J’ai pris dans la vie de Roger Gilbert-Lecomte ce qui m’intéressait.»

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Mais comment fait-on pour démultiplier sa vie, pour écrire, lorsqu’on est père (bientôt pour la deuxième fois) et que l’on travaille à plein temps comme éditeur? «Il y a trois ans, j’ai commencé chez Labor et Fides, et j’ai eu ma fille. Il a bien fallu trouver une autre façon d’écrire. Alors je fais des tranches d’écriture ou de recherches d’une demi-heure, d’une heure, dès qu’un peu de temps se dégage. C’est toujours cela de pris. Mais c’est plus haché, et donc, souvent plus difficile.»
Est-ce que, parfois, il lui arrive de ne rien faire? «Oui, je lis», sourit-il. En vacances, il se promène. Tout en réfléchissant à son projet en cours… C’est sa manière d’être au monde, de rechercher l’intensité, de vivre mille vies.

Sa drogue, douce, à lui.


Matthieu Mégevand est l'invité du Livre sur les quais

www.lelivresurlesquais.ch


Matthieu Mégevand, «La bonne vie», Flammarion, 156 p.

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