C’était son fantasme depuis qu’elle a pris la direction du Belluard, il y a trois ans. Anja Dirks, à la tête du premier festival de l’été romand, rêvait d’utiliser l’enceinte de la manifestation fribourgeoise pour ce qu’elle est: une forteresse, un donjon. Ce sera chose faite lors de cette 34e édition. Avec Bastion 2492, la citadelle médiévale sera le théâtre d’un jeu vidéo humain qui exploitera le côté emmuré du site.

Du coup, les 22 autres propositions s’exilent hors les murs, parfois même hors de la ville. «C’est l’occasion d’aller à la rencontre d’une partie de la population qui hésite encore à venir au Belluard, impressionnée par son côté contemporain», se réjouit Anja Dirks. Pagnol au champ, poésie enfantine pour terrain vague, taupes musiciennes ou encore exposition universelle au lac Noir: les rendez-vous nomades valent qu’on se bouge pour eux.

Le Temps: Anja Dirks, vous réalisez un rêve avec «Bastion 2492», ce jeu vidéo à l’échelle humaine qui occupera l’enceinte du Belluard. Dites-nous en plus.

Anja Dirks: C’est une expérience immersive et interactive. Durant une heure, 12 personnes vont être plongées dans une ambiance de jeu vidéo où, pour continuer l’histoire, elles devront se consulter, résoudre des énigmes et accomplir des actions.

– Les défis seront physiques, sportifs ou même dangereux, comme le monde virtuel peut en imaginer?

– Non, l’intérêt n’est pas l’exploit ou la mise sous pression des candidats. L’enjeu réside dans la capacité des participants à réfléchir ensemble, à trouver des solutions communes. Avec ce collectif germano-suisse, j’ai joué à un jeu similaire qui nous plongeait dans l’ambiance d’un casino bancaire. A un moment, on devait trouver un numéro de téléphone et appeler ce numéro. Rien de menaçant. Par contre, selon ce qu’on décidait, l’histoire évoluait différemment. Et parce que j’ai été impliquée dans le processus, j’ai beaucoup mieux retenu ce que j’ai appris sur la haute finance.

– Ici, pas de gros sous, mais des murs épais. Pour quelle thématique?

– L’obsession de la sécurité. Cette manie de se protéger, de se cloisonner, de craindre la menace extérieure. La gardienne qui ne communique jamais avec le public, mais avec ses supérieurs, effectue de nombreux protocoles de sécurité pour le maintien d’un système de défense complexe afin qu’aucun élément étranger ne pénètre dans la forteresse. Les auteurs de Bastion 2492 souhaitent montrer, ou plutôt faire vivre aux participants, cette montée de la peur et sa part manipulatrice sur la population.

– Tout ça donne des envies de liberté! Justement, on pourra retrouver Pagnol au champ…

– Oui, c’est un projet qui me tient très à cœur, car il exprime toute la part conviviale chère à notre festival. Dans Manon & Jean de Florette, le groupe flamand, la Comp. Marius, propose du théâtre en plein air, très brut et très frais, qui inclut un repas et un verre servi par Monsieur le maire. Les comédiens installent leur tribune en bois à l’orée d’une forêt, jouent avec le paysage et racontent l’histoire, de manière décomplexée et naturelle. C’est leur première venue en Suisse, il ne faut pas les manquer!

– Autre projet éminemment populaire, celui de Martin Schick, qui propose une étrange Exposition universelle autour du lac Noir.

– Exact. Martin Schick, artiste fribourgeois, a reçu une bourse de mobilité de l’Etat de Fribourg pour se rendre en résidence dans différents lieux de la planète. En Nouvelle-Zélande, au Texas, en Amérique du Sud, etc. Chaque fois, il a ramené des idées ou des pratiques de ces endroits et c’est ce butin qu’il installe autour du lac et fait découvrir au public au fil d’une marche de trois heures. Ce qui est magnifique, c’est comment il a intégré les gens de la vallée à son projet.

Par exemple, il a retrouvé le graveur d’une ancienne enseigne qui indique le chemin vers une sculpture célébrant la fondation de la Suisse en 1291. Sculpture qui est située pile à 1291 mètres. Martin lui a demandé de faire une enseigne similaire, mais indiquant 2017 mètres pour annoncer une sculpture qu’il a posée lui-même à cette hauteur et qui célèbre notre année… J’aime cette manière d’élargir la vision du quotidien et d’inclure des personnes locales dans ses réflexions!

– Le festival regorge de ces initiatives qui font voir son environnement autrement…

– C’est vrai. Par exemple, dans Regard sur l’image en mouvement, l’Anglaise Britt Hatzius invite des spectateurs au bord d’un terrain vague, place un casque sur leurs oreilles et diffuse des commentaires d’enfants sur ce paysage urbain. Au début, ces enfants décrivent simplement le terrain et ensuite, ils imaginent ce qu’il y avait avant et ce qu’il pourrait y avoir dans le futur, entraînant les spectateurs dans une vision dynamique du site. C’est aussi le cas de Travelling, de Massimo Furlan, où le public part en car, de nuit, et voit la ville de Fribourg et sa région comme il ne les a jamais vues. Et c’est encore le cas de Boulevard des champs, dans lequel un quatuor d’artistes romands a enregistré les bruits du boulevard de Pérolles et diffusent ces bruits en pleine nature fribourgeoise.

– Pourquoi une telle préoccupation des lieux, selon vous?

– Parce que la ville gagne du terrain, dans le troisième exemple, et que c’est un sujet d’inquiétude. Et, plus généralement, parce qu’apprendre à regarder autour de soi, à regarder son lieu de vie et les gens qui le peuplent, aide à se sentir mieux et à développer des liens. Ce sont des projets sensibles qui améliorent le quotidien.


Festival Belluard Bollwerk International, du 22 juin au 1er juillet, Fribourg. La plupart des projets nomades peuvent être rejoints grâce à une navette qui part du site central. Certains sont accessibles avec les Transports publics fribourgeois.


Le Belluard en chiffres

Créé en 1983, le Belluard vit sa 34e édition. En 2017, le festival compte 23 projets interdisciplinaires. Des performances, installations, spectacles, concerts et expériences.

Son budget de 900 000 francs provient de l’agglomération et du canton de Fribourg, de la Loterie Romande, de nombreuses fondations et de recettes propres.

Chaque année, Anja Dirks et son équipe lancent des appels à projets en plus de leur programmation propre. Cette année, le Belluard a reçu 524 projets en provenance de 50 pays et en a choisi sept.