Mercredi soir, au Belluard, on a stabilisé des réacteurs, imaginé un avenir pour un terrain vague, contemplé une tempête géante et prêté notre avant-bras gauche à un réfugié palestinien pour qu’il y dessine son destin. Tout cela en trois heures haletantes et, parfois, sous une pluie battante. Vous avez dit participatif, le festival contemporain de Fribourg? Oui, et c’est une bonne chose. Car en s’impliquant, le spectateur comprend mieux les enjeux des projets. Et rit de ses limites, quand il s’agit d’être l’acteur d’un jeu vidéo vivant… Le rendez-vous se poursuit jusqu’à samedi. Allez-y, la plupart des propositions se déroulent à l’abri.

C’était le grand rêve d’Anja Dirks, depuis qu’elle est arrivée à la tête de ce très dynamique festival fribourgeois, il y a trois ans. La programmatrice allemande rêvait d’utiliser le rempart médiéval du Belluard pour ce qu’il est: une forteresse. Avec Bastion 2492, du collectif germano-suisse Machina Ex, c’est chose faite et le moment est prenant. Le scénario de ce jeu participatif? Les anciens ont décidé de tourner le dos au monde pollué pour accueillir une partie de l’humanité dans un lieu clos, le bastion, protégé par le Styrne, bouclier magnétique. A l’intérieur, une gardienne, combinaison matelassée, coupe à la Jeanne d’Arc, a pour mission de maintenir le bouclier inviolé et le bastion oxygéné. Briefée par le conseil des anciens, elle accomplit un rituel quotidien – chaque jour dure trois minutes – auquel nous, les 12 spectateurs-acteurs, sommes associés. En réorganisant à plusieurs un système de câblage, on obtient une formule magique qui permet de verrouiller le Styrne.

Le piège du bastion

Mais voilà justement qu’un corps étranger a pénétré dans l’enceinte et perturbe le bouclier, qui clignote de toute sa verte couleur. Branle-bas de combat, il faut trouver ce qui affole les réacteurs – de grands cubes transparents – et les calmer. On place la main dans une forme prévue à cet effet, la température baisse. Reste à équilibrer la tension. Un participant déniche et enfile une bonbonne de substrats végétaux, qu’il pulvérise dans chaque réacteur, tandis que d’autres valeureux cherchent un mot de passe pour déverrouiller un cadenas qui ouvre… je ne sais plus quoi! A vrai dire, on est quelques-uns à être un peu perdus dans ce game. Sans doute les mêmes qui, dans la vraie vie, ne sont pas des pros des jeux vidéo. Grâce aux mordus, la fiction continue. Et dévoile que le corps étranger n’est peut-être pas si étranger que ça. Le tout est palpitant (si, si), poétique et pose la question du bastion qui, ici et en général, est souvent plus une prison qu’une protection.

Des enfants face au futur

A peine remis de notre saut dans le futur, un autre défi nous attend. Munis de casques, on rejoint un terrain vague proche de la forteresse et, tout en fixant les herbes folles et les murs décrépits à travers une paroi, on écoute (sous la pluie) les propos d’enfants fribourgeois. L’idée de la Britannique Britt Hatzius, auteur de Regard sur l’image en mouvement? Leur demander de décrire le lieu avec précision, avant de rêver un avenir pour cet espace à l’abandon. C’est génial.

Déjà, les enfants voient tout autre chose que nous – un pont bétonné, la maison d’un lézard, des rongeurs tapis dans les fourrés – mais, surtout, ils différencient leurs rêves (un parc de jeux, un jardin potager, une maison pour les sans-abri) de la réalité. Une petite fille dit: «J’aimerais bien une place de jeux, mais ce sera sans doute un supermarché.» Il faut aller jusqu’au bout des dix minutes que dure la perfo, car la fin, étrange et apocalyptique, fait froid dans le dos.

Le fracas des flots

C’est le moment le plus fracassant de la soirée. 50 minutes de tempête. Les eaux, noires, blanches, grises, vertes, qui se gonflent, grondent, se déchirent et crient. Thirst est un film d’une incroyable intensité qui montre la violence et la variété de l’océan déchaîné. Le Letton Voldemars Johansons a planté sa caméra dans le sable des îles Féroé, un jour de tempête hivernale, et a laissé tourner. On est sidéré par la force des flots, on pense bien sûr à la détresse des noyés. Le film est projeté sur un écran géant, dans la Blue Factory, un hangar à une demi-heure à pied de la forteresse. Mercredi, on a bravé un déluge pour se jeter dans cette déferlante-là, on n’a pas regretté.

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L’exode à même le bras

Douceur et recueillement pour terminer. Tania El Khoury est une magicienne de la mobilisation politique. Lors du Belluard 2016, l’artiste libanaise a déjà proposé ce qui nous reste comme un des plus beaux spectacles de l’an dernier: Gardens Speak, performance durant laquelle les spectateurs donnaient une sépulture à des résistants syriens enterrés à la va-vite dans des jardins. La belle idée, c’est qu’on écoutait le parcours de chaque combattant, couchés sur la terre de leur tombe.

Ici aussi, dans As Far As My Fingertips Take Me, le corps est impliqué. On entre dans un espace blanc, on enfile une blouse dont la manche gauche a été coupée et tandis qu’on offre notre bras libre à l’artiste Basel Zaraa par un trou de la paroi, on entend le récit de son double exil, de la Palestine, puis des camps syriens assaillis. Pendant ce récit et la chanson qui suit, Basel dessine dans le creux de notre main et sur notre bras un bateau plein qui tangue et un exode lent qui s’étire. On a eu froid avant à cause de la pluie et du vent. L’artiste, qui est pourtant loin et sans nouvelles des siens, est chaleur et soin. Comment mieux dire la nécessité de rester humain?


Festival Belluard Bollwerk International, jusqu’au 1er juillet, Fribourg.