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Stephan Dorn et Gesa Bering brillent de facétie et d’humour noir pour évoquer la fin de l’ibis chauve.
© Pierre-Yves Massot/realeyes.ch

Festival

Au Belluard, la solitude inquiète et répare

Jusqu’à samedi, le festival fribourgeois se glisse dans les cabanes isolées en forêt et scrute les banquises. Etre seul, un choix, parfois, mais aussi une fatalité qui peut être liée à l’extinction d’une espèce…

Chaque début juillet, le Belluard-Bollwerk International donne rendez-vous aux curieux qui aiment explorer le réel avec un mélange d’audace et de légèreté. Souvent, dans ce festival fribourgeois, le spectateur agit – il enterre des morts laissés sans sépulture, participe à un ballet de voitures étranges, se fait dessiner une migration sur l’avant-bras… –, toujours il ressort grandi de ces trips inédits. Mercredi, on a vécu pareille immersion dans le sujet de cette édition: la solitude, choisie ou imposée, et sa signification. Retraite en forêt, chalet perché en Valais, «cat yoga» pour mamies à chat ou encore digression potache sur le dernier grand pingouin: cette année, le Bellu n’est pas collectif, il parle à chacun dans son intimité.

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La cabane de Sandra Forrer

Cap sur les bois de Matran. Au bord de la Glâne, jolie rivière à l’eau claire, une cabane vous attend. Dans une ambiance de camping – réchaud, barres de céréales et réserve de PQ – vous vous asseyez sur un banc en bois et entendez une voix. Une mère de famille parle de sa dépression, cause de sa fuite en forêt. Elle dit sa colère et sa honte d’être différente, impuissante. «Je suis fatiguée, je suis vannée, je veux faire du café et je ne veux plus faire de café, j’ai le cœur qui s’emballe.» Puis, cette même voix trouve et lit le journal d’une féministe de la première heure, Elisabeth von Matt.

L’artiste bernoise Sandra Forrer imagine que cette militante fictive a occupé la même cabane en 1874 et qu’elle y a réfléchi aux justes slogans pour sortir la citoyenne helvétique de son statut d’enfant. Parfois, un piano romantique résonne. C’est l’instrument qui permet à Louise, l’amoureuse d’Elisabeth, d’échapper à sa neurasthénie: fin XIXe siècle, l’homosexualité féminine est clandestine. Autour d’une table où trônent des mots fléchés et un butin de pommes de pin, on ressent profondément l’affolement de l’une et le découragement de l’autre. Des deux côtés, des progrès sont faits, mais, dans la touffeur de la cabane, c’est l’abattement qui domine. La sensation que la femme porte, supporte, endure et court toujours après sa légitimation. Haletant et éprouvant.

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La catmania des Pussy Patrol

Changement de ton radical, de retour au Belluard, dans une des caves de la forteresse médiévale. On y retrouve trois drôlesses qui, en matière de solitude, prennent un audacieux contre-pied. Pourquoi les mamies à chat devraient forcément être désespérées? clament les jeunes artistes fribourgeoises. Ainsi, les Pussy Patrol, c’est leur nom de code, ont imaginé une série d’activités qui font de cette condition un idéal et non une malédiction. Le week-end dernier, un atelier a permis de confectionner des capes de super-héros pour chats, grand succès. Et toute cette semaine, les «cat ladies» donnent des «cat sessions». Mercredi, dans un intérieur rose et soyeux, on a pu s’étirer sur du «cat yoga», ronronnement garanti. Jeudi, élaboration de recettes cat-humano-compatibles. Vendredi, ce sont les jeux et jouets pour chats qui tiendront la vedette, et samedi on verra un film où des femmes – mais aussi des hommes – de Fribourg racontent leur quotidien avec leur fameux félin. Frais et malin.


Le chalet perché d’Eric Philippoz

«Là-haut sur la montagne, l’était un vieux chalet.» Pendant le solo d’Eric Philippoz, on pense souvent à la chanson des sommets. C’est que ce jeune Valaisan a hérité du chalet de sa grand-mère, à Ayent, et, tout en le retapant, a rendu visite à la voisine d’à côté qui vivait seule avant de rejoindre un home pour personnes âgées. Ces conversations, géniales dans leur franc-parler: «Je suis qu’une vieille carcasse, je pourrais donner mon corps à Lausanne, on s’est marié à la fin de la guerre, la guerre se terminait et nous, on a commencé notre guerre…», le jeune comédien les écoute en direct au casque au début du spectacle et les restitue dans le noir. Il ne force rien, question accent ou chevrotement, et pourtant on saisit directement qui parle.

Plus loin dans Laisser les piolets au bas de la paroi, titre de son solo, la vieille dame doit trier les affaires accumulées durant des années. Sur la scène du Nouveau Monde, l’artiste jette en vrac livres et godasses usées, et le tas évoque déjà la tombe. Ce moment poignant aussi où, pendant qu’on entend le récit d’une avalanche qui a frôlé la narratrice, l’artiste aligne deux par deux les godillots de montagne. L’ordre pour aller au chaos. Mais la séquence la plus émouvante survient plus loin, lorsque, torse nu, Eric Philippoz déambule sur le tube de Céline Dion, «la vie sans toi je ne sais pas», façon chanteur de charme, et dit au micro les phrases toutes simples de son hôtesse, «Tu veux encore une tasse de thé?» «Tu reprends des gâteaux secs?». La rencontre du kitsch et du banal fait un effet fou: elle raconte la solitude du grand âge et le fossé, en fin de vie, entre le frisson d’hier et la morosité d’aujourd’hui. Sensible et parlant.

Lire aussi: Au Belluard, on enterre les morts et on regarde les vaches sonner


Le grand pingouin de Stephan Dorn et Gesa Bering

Comment parler de l’extinction d’espèces animales et de la solitude des derniers survivants? En humanisant ces destinées de sorte que le public se sente concerné, répondent malicieusement Stephan Dorn et Gesa Bering, dans la magnifique forteresse à ciel ouvert du Belluard. Mais attention, sans sinistrose, précisent les deux compères. Car, c’est bien connu, plus on rit d’événements tragiques, plus le drame nous marque au cœur. Dans L’Anti-cigogne, les deux artistes allemands évoquent ainsi la fin de l’ibis chauve, échassier «moche comme un pou», dont ils portent les couleurs noir et rouge et qu’ils opposent avec un brillant cynisme à la blanche cigogne, protégée, elle, car symbole de prospérité.Comme deux musiciens devant leur lutrin, les deux interprètes racontent staccato le sort du malheureux, victime d’autant plus désignée que l’ibis est aussi savoureux à manger qu’il est laid. Le morceau est délicieux de cruauté décalée.

Plus planant, plus atmosphérique, mais tout aussi fascinant, Huit Années raconte la fin du dernier grand pingouin, qui vécut seul à Terre-Neuve, de 1844 à 1852. Entre boules à facettes et accords sauvages à la guitare électrique, Stephan Dorn en peignoir noir à bords blancs restitue parfaitement le terrible sentiment de flottement qu’a dû connaître l’oiseau resté seul sur son rocher. Ou plutôt projette-t-il le public dans ce sentiment de solitude imposée par une extermination concertée. On se visualise seul survivant sur un continent. Frappant.


Belluard-Bollwerk International, jusqu’au 7 juillet, Fribourg.

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