Il y a bien sûr, parmi tant d’autres, cette scène inoubliable du «dernier verre». Dans Un Singe en hiver d’Henri Verneuil, inspiré d’un roman d’Antoine Blondin et sorti en 1962, le jeune publicitaire alcoolique campé par Jean-Paul Belmondo se réinvente une vie aux côtés de l’ancien fusilier marin ivre pour oublier, Albert Quentin alias Jean Gabin. Deux France se rejoignent alors à l’écran, au milieu des invectives réciproques des deux hommes écrites d’une main de maître par Michel Audiard. L’acteur, mort ce lundi à 88 ans, n’est alors pas encore «Bebel». 

Un Cyrano parisien, sans l’accent ni les excès de la Gascogne

Il incarne alors, en pleine Nouvelle Vague, une génération de comédiens à la fois atypiques et classiques, sortis du conservatoire, prêts à dévorer la scène. Il n’est ni flic ni voyou. Georges Lautner, son réalisateur fétiche des années 1970-80, n’est pas encore passé par là. Belmondo prend le sillage de Lino Ventura, version intello. Il sera dans ses films le Français audacieux, un peu dingue, capable du pire comme du meilleur. Dur au mal et (présume-t-on) doux au lit. Un Français qui fait penser à ces résistants sortis de la guerre éprouvés et endurcis par le fracas des armes, mais restés résolument idéalistes. L'hommage national aux Invalides qui sera rendu jeudi 9 septembre à l'acteur, décidé par Emmanuel Macron, conforte d'ailleurs cette image d'un acteur patriote, combattant toujours valeureux de la France cinématographique.

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Toute sa carrière, en particulier au cinéma, Jean-Paul Belmondo jouera de cette ambiguïté, portée parfois jusqu’à la contradiction. Contrairement à Lino Ventura ou à Alain Delon, l’acteur né dans une famille d’artistes n’a jamais connu le peuple par les tripes. Il n’a pas été boxeur professionnel comme Ventura. Il n’a pas, comme le «samouraï» Delon, été confié durant son enfance à une famille d’accueil, avant de s’engager comme militaire en Indochine. Belmondo offre aux Français le personnage dont beaucoup rêvent sans jamais l’être: celui à qui tout réussi, avec panache et quelques brins de forfanterie.

Delon est un d’Artagnan austère. Belmondo est un Cyrano parisien, sans l’accent ni les excès de la Gascogne. Jamais, à partir des années 1970, il ne quittera le top 50 des personnalités préférées des Français, tout en évitant soigneusement les excès en paroles et en actes.

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Pas d’engagement connu, et la volonté farouche de ne pas se trouver pris dans des polémiques publiques. «Je ne parle jamais politique avec Delon», assène-t-il en 2016, lors de la parution de ses mémoires Mille vies valent mieux qu’une (Fayard). Et de poursuivre, quelques mois après les attentats du 13 novembre 2015 dont le procès démarre ce mercredi:

Je suis perplexe. Je ne sais pas pour qui voter. Je pense qu’il faudrait un homme neuf, nouveau. Franchement, personne ne m’inspire parmi les candidats. Mais j’irai voter, je l’ai toujours fait. Contre Marine Le Pen et contre tous les extrémismes.

Prudence dans l’arène publique

Tout est dit. Homme de pouvoir sur le plan financier et économique (dans les années 1990, son achat, sa gestion puis la revente du théâtre parisien des Variétés montre qu’il s’y connaît en chiffres), Jean-Paul Belmondo est celui qui, même ivre dans Un Singe en hiver, a toujours renvoyé aux Français une image d’indolence à l’italienne. Son inquiétude sur «l’état de la société française», évidemment teintée de la nostalgie des Trente Glorieuses dont il fut l’un des héros cinématographiques, n’a engendré ni plaidoyer, ni déclaration revancharde, ni aventure associative.

Coluche crée Les Restos du cœur. Delon s’érige encore en donneur de leçons retiré du monde. Ventura tenait à bout de bras l’aventure de Perce-Neige, sa fondation pour les handicapés mentaux. Etonnante contradiction: le «professionnel» Belmondo, baroudeur au grand cœur entouré tout au long de sa carrière de sa bande de copains du conservatoire et de jolies femmes, descend avec prudence dans l’arène publique.

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La presse people s’invitera davantage chez lui après son union, à la fin des années 1980, avec la chanteuse brésilienne Carlos Sotto Mayor, puis la danseuse Natty Tardivel dont il divorcera en 2008 pour épouser Barbara Gandolfi, une ancienne mannequin belge. Mais l’antre people de ce passionné de boxe, qui contribua financièrement à la création du club de foot du Paris Saint-Germain… est Roland-Garros, le très chic stade de tennis de la porte d’Auteuil.

Une sorte de grand écart bien compris du public, parce que le mépris n’y avait pas sa place. Belmondo était élitiste dans les faits et sa vie quotidienne, populaire dans ses choix cinématographiques et théâtraux. La passion qu’il entretenait avec les Français et les Françaises était sans effusion. Bien plus raisonnable que ses cascades sur grand écran.