Il se dégingande peu à peu. Il se disloque. Jour après jour, ce corps-marionnette semble échapper au contrôle du cerveau. Les membres s’en détachent tout en se recroquevillant. Nouer ses lacets, ou saisir des tranches de tomate dans un saladier, deviennent des batailles entre l’intention et le résultat, la tête et le corps, pour un mouvement de travers en guise de résultat.

Dans Hawking, Benedict Cumberbatch excelle à contorsionner son grand corps, par un affaissement lent et déchirant. Il incarne le physicien dans ce téléfilm BBC de 2004, publié ces jours en DVD par Koba, alors que le scientifique est à nouveau à l’honneur avec le film Une Merveilleuse Histoire du temps. Il y a plus de 10 ans, Benedict Cumberbatch endossait ce rôle, difficile, du jeune chercheur à Cambridge aux idées folles et prometteuses, au moment où il se fait diagnostiquer la maladie qui l’a coulé dans son célèbre fauteuil, et lui a infligé cette apparence cabossée.

A présent, Benedict Cumberbatch campe le mathématicien Alan Turing dans The Imitation Game, sur les écrans, pour lequel il pourrait décrocher un Oscar dimanche soir. Qu’il reçoive la statuette ou pas, l’acteur britannique triomphe. Grâce à ce physique si particulier, étiré et plastique, cette voix grave, et surtout, cette manière de jouer la comédie dans le registre le plus périlleux qui soit: l’intelligence. C’est évident dans The Imitation Game, autant que dans la série Sherlock. Hormis un curieux séjour au Népal où il a enseigné l’anglais à des moines, la vie de Benedict Cumberbatch est une droite parfaite. Naissance en juillet 1976, de deux parents acteurs. Bonnes écoles. Sur scène dès 15 ans, dans un Shakespeare. Hésitations académiques pour la forme, puis diplôme d’art dramatique de l’Université de Manchester, et rebelote à la London Academy of Music and Dramatic Art.

Dès le début des années 2000, il est comédien, ou tragédien, sur les scènes londoniennes. Il décroche des prix, et, particularité britannique, ne rechigne pas face aux perspectives de quelques petits rôles dans des séries TV. Il apparaît ainsi dans la très cotée MI-5 (Spooks), trépidantes histoires d’espionnage et de lutte contre le terrorisme. C’est ce qui l’amène à la fiction TV; il jouera aussi, sur son versant élégant, dans la mini-saga historique de la Première Guerre mondiale Parade’s End.

Sans conteste, Hawking a imposé le style Cumberbatch. Et le Sherlock moderne, qu’il incarne depuis 2010, lui a offert le tremplin vers la gloire. La relecture du personnage de Conan Doyle par les créateurs Steven Moffat et Mark Gatiss, magnifiée par le tandem Benedict Cumberbatch–Martin Freeman, fait tourner les têtes aussi vite que les pans de son bel imper flottant dans les rues grises de Londres.

L’acteur conquiert tous les marchés sentimentaux. Le voici icône gay, en raison de l’habile ambiguïté entretenue par les scénaristes à propos de Sherlock Holmes et John Watson, puis du choix d’incarner Alan Turing, qui a souffert des interdits de son temps. Hélas pour les gazetiers arc-en-ciel, l’acteur, bientôt papa, s’est marié samedi dernier à l’actrice et directrice de théâtre Sophie Hunter.

Le Sun l’a consacré à deux reprises homme le plus sexy de l’année. Même son drôle de nom peut être détourné pour l’idolâtrie, ses groupies les plus extrêmes se ­revendiquant de l’appellation «Cumberbitches», disons les «Cumbergarces».

Dans «Un Scandale à Buckingham», premier épisode de la deuxième saison de Sherlock, l’investigateur rencontre Irène Adler, «la» femme, chez Conan Doyle comme chez Moffat & Gatiss. Incarnée par Lara Pulver, la belle va jusqu’à se dénuder devant lui pour l’intimider, et lance à son propos: «Brainy’s the new sexy.» L’intelligence, nouvel atout de séduction.

C’est ainsi que se façonne le charme de Benedict Cumberbatch. Une beauté de la pensée à l’œuvre. La fascination qu’exerce le héros réfléchissant. Pour rester dans le champ des interprètes de détectives classiques, David Suchet brillait dans son narcissisme des «petites cellules grises» d’Hercule Poirot; chez le nouveau Sherlock, c’est l’homme lui-même, corps bondissant et idées virevoltantes, qui fournit le spectacle. Le cerveau divertit, et captive. La même mécanique, mais plus torturée, est à l’œuvre dans The Imitation Game.

En 2011, en alternance avec Jonny Lee Miller, le Londonien a réussi une prouesse: dans un Frankenstein mis en scène par le cinéaste Danny Boyle, il a incarné tour à tour le docteur fou et sa créature. Esprit plein et corps rapiécé, les deux cette fois dissociés. Tout est logique, chez Benedict Cumberbatch.

En ces temps de succès général de l’acteur, il vaut la peine de voir Hawking. C’est comme si, à l’occasion de cette évocation de la vie et de la maladie du physicien, Benedict Cumberbatch lui-même s’était affranchi de son corps. L’enfermement physique, à jouer les symptômes, le balbutiement des bras et des jambes, lui ont fait repousser plusieurs limites, l’ont décrispé.

Désormais, l’esprit libre, et échauffé, tourne à plein régime, et le monde entier s’en entiche. L’acteur a récemment affolé les canaux people en répondant à ses admiratrices effondrées par son mariage, ces femmes qui se sentaient dès lors sans perspective: «Laissez-moi vous dire une chose, vos ovaires sont toujours utiles.» Ajoutant: «J’ai de super fans. Elles sont intelligentes, elles se feront à l’idée qu’il y a quelqu’un dans ma vie.» Foi dans l’intelligence. Bientôt, Benedict Cumberbatch incarnera Doctor Strange. Cette fois, un superpouvoir.

Dans «Hawking», l’acteur incarne le scientifique qui se dégingande peu à peu