Vade retro, Satanas. Mais non! Inutile. Le diable règne au Palais des Papes. Un coup de patte, un coup de maître. C’est ainsi que le Britannique Simon McBurney, metteur en scène sous la bannière du Théâtre de la Complicité, signe ses débuts au Festival d’Avignon et lance cette 66e édition. Il transforme en poème sorcier Le Maître et Marguerite, ce roman à la cocaïne que le Soviétique Mikhaïl Boulgakov écrit entre 1929 et 1940, où il meurt à 49 ans.

Poème n’est pas tout à fait le mot. Messe noire, mais fracassante, est plus juste. C’est que Simon McBurney, la cinquantaine sans gêne, fait sauter le Palais des Papes. En apothéose, après trois heures de fugue dans le Moscou fantôme des années 1930, 2000 spectateurs possédés voient ceci: le mur du fond et ses 15 mètres de vertige s’effondre en blocs herculéens. Vade retro, Satanas! Mirage pyrotechnique, d’accord. Mais quand même. L’esprit du spectacle est là, dans la fureur des pierres.

Mais reprenons ici nos esprits. Simon McBurney est homme de troupe et d’artifices. Il pense qu’une présence d’acteur est un monde en soi. Il pense qu’un spectacle est une fresque à échelles multiples, où le plan serré du théâtre, celui de la parole vive, cohabite avec la projection d’images vidéo, cette vue du ciel de Moscou, manière Google Earth, par exemple, projetée sur le mur de scène. Le Maître et Marguerite de Simon McBurney a cette force. Il fait sortir le théâtre de ses gonds, porté par 16 comédiens à l’agilité prodigieuse. Il allie aussi les vertus de la simplicité, dans le jeu, et celles d’une machinerie aussi sophistiquée que maîtrisée.

Simon McBurney est un conteur d’histoire qui n’a que faire du principe de réalité. La fiction est possibilité d’une île, caillou ou archipel. Mikhaïl Boulgakov, lui, est un fabricant de continent souterrain. Il n’a pas le choix dans ces années 1930 où il travaille comme assistant à la mise en scène et adaptateur au Théâtre d’Art de Moscou. Ses textes à lui ne sont plus publiés. Staline, qui a pourtant admiré sa pièce, Les Jours des Tourbines, veille. Mikhaïl résiste à la tentation du suicide. Il a des accès de folle gaieté, une nouvelle femme est entrée dans sa vie. Et des effondrements. Le Maître et Marguerite lui ressemble: une montagne russe.

Ces bas qui touchent le fond, ces hauts qui se fondent dans la voie lactée, Simon McBurney leur donne une réalité physique. En ouverture, un homme en marcel, sous un néon façon tchéka, se débat. C’est le maître, ce jeune écrivain touché par la grâce d’une Marguerite. Dans ce flash, il apparaît livré à la folie de son temps, celle qui veut qu’un poète sans allégeance se retrouve à l’asile. Fin du flash et retour au début du roman. Un petit notable cérémonieux fait le procès devant son auteur d’un roman sur Yeshoua – Jésus – et Ponce Pilate. Le juge s’appelle Berlioz, il préside le Massolit, sorte d’union des écrivains. Le second se nomme Ivan Nikolayich Bezdomy (Richard Katz). Mais voilà, coup de tonnerre, que surgit, lunettes fumées et manteau noir effilé, le diable Woland. Et voilà que ce tombé des cieux affirme l’existence de Yeshoua, qu’il a bien connu, mais oui Messieurs, et qu’il annonce la mort imminente de Berlioz, tête coupée!

La farce est énorme. Elle est libératrice surtout. Un coup de pied dans le cul de ce faiseur de Berlioz et de tous les zélateurs, profiteurs, professeurs en orthodoxie stalinienne. Quand il conçoit cette entame, Boulgakov jubile, parions, des œillades en veux-tu en voilà, à Molière d’abord – à qui il a consacré une biographie à la demande de Gorki, au Gogol des Ames mortes et du Revizor, au Goethe de Faust, évidemment. Woland, c’est Boulgakov dans son cabinet! Il se sent revivre dans son soufre, il célèbre sa force de nuisance, il le veut irréductible à une posture morale. Ce diable-là n’est pas chrétien, il est le rire au pays des Soviets, il est l’apôtre d’une autre foi que celle qui bêle, foi joueuse et sérieuse.

Le roman tourne autour de cette figure significativement voyageuse, dans le temps et dans l’espace – Boulgakov écrit à Staline et lui demande le droit de voyager à l’étranger, en vain; cette fin de non-recevoir le brise. Plusieurs plans s’entrelacent, celui où Pilate dans son manteau blanc ensanglanté décide du destin de Yeshoua; celui où un jeune homme tombe amoureux d’une Marguerite et se met à écrire l’histoire de Yeshoua et de Pilate (Tim McMullan), maître du récit, mais pas de son destin; celui encore où les créatures de Woland, dont le chat Behemot, terrorisent les gérants d’un théâtre, dans une scène fameuse où ils font pleuvoir des roubles dans la salle. A ce moment-là, chez Simon McBurney, les lumières s’allument sur les gradins et l’image des 2000 spectateurs est projetée sur la paroi pontificale. Et Woland de lancer: «Ce qui m’intéresse, c’est de savoir si vous avez changé.»

La diablerie n’empêche pas le pessimisme. Boulgakov écrit depuis 1929 son roman, il n’imagine pas le voir publié. L’acteur Paul Rhys dans le rôle du maître jette les feuillets du manuscrit dans le vent, submergé par une nuée de corbeaux. Plus tard, Marguerite (Sinead Matthews) et lui s’échapperont par la voie des airs – ils enfourchent, couchés, un cheval dessiné au sol et cette image est projetée sur le mur du Palais.

Simon McBurney abuse parfois de la sorcellerie. Mais n’a-t-il pas tous les droits, lui qui est le vrai Woland de l’affaire? Le théâtre est l’affaire du diable – celui qui invente la cinquième dimension, pour parler comme Boulgakov. «L’encre ne brûle pas», écrit-il. En 1966, Le Maître et Marguerite est enfin publié. Avec la bénédiction de Woland.

Le Maître et Marguerite, Festival d’Avignon, Palais des Papes, jusqu’au 16 juillet (rens. www.festival-avignon.com); 3h15.

Ce diable-là n’est pas chrétien, il est le rireet la blague au pays des Soviets