Journaliste stagiaire au Temps entre septembre et décembre 2019, Sébastien Roux a publié des reportages au Bénin, mais également dans les Caraïbes, en Islande, en France et en Suisse. Son exposition photographique «L'énergie du vaudou» a lieu du 24 décembre au 25 janvier 2020 à la Médiathèque François Mitterrand, à Digne-les-Bains (France).

Toulon, été 2018. Tout est parti d’une opportunité. La genèse de cette aventure que j’allais vivre six mois plus tard prend forme lors d’une discussion amicale sous le soleil provençal autour d’une bouteille de rosé: «Il faut que tu viennes nous voir au Bénin, me lance Chloé, une expatriée française installée à Cotonou depuis près d’un an avec Pierre, son compagnon. Le mois de janvier t’irait à merveille: il est possible de surfer à cette période et, surtout, tu pourras découvrir les célébrations liées au vaudou.» Après avoir enfilé une tenue de Viking à Fribourg et défilé dans un costume de diable en République dominicaine, une nouvelle expérience s’offre à moi, comment y résister?

Cotonou, janvier 2019. J’y suis, enfin! Arrivé le 6 janvier, je m’immerge instantanément dans la culture béninoise. Je découvre la plus grande ville du pays en montant sur un zémidjan, un moto-taxi qu’on peut trouver à chaque coin de rue. Mon estomac essaie de s’habituer aux plats épicés tandis que les moustiques ont l’air d’apprécier ma peau. Les trois premières journées s’enchaînent: je veux tout découvrir, et notamment une exposition sur le vaudou en périphérie de la ville.

Magie noire, poupée et autres clichés

Je me documente depuis plusieurs semaines à ce sujet. Le hasard a bien fait les choses: en septembre, j’ai eu l’occasion de vivre en colocation avec Jean Eudes, un Béninois terminant un stage à Fribourg. Il m’apprend quelques subtilités dans la culture de ce pays d’Afrique de l’Ouest situé entre le Togo et le Nigeria. Le vaudou m’intrigue tant il semble difficile à appréhender: religion pour certains, culte ou philosophie de vie pour d’autres, cette croyance animiste entrecroise le visible à l’invisible. Une chose est sûre: je veux sortir des clichés présentant le vaudou comme de la magie noire où une personne plante des aiguilles dans une poupée pour y jeter un mauvais sort.

Une date concentre toutes mes attentes: le 10 janvier. Depuis 1994, une journée nationale des cultes a été instituée pour valoriser ces pratiques traditionnelles qui ont fait la richesse du royaume du Dahomey. Apparu au XVIIe siècle selon les historiens, le berceau du vaudou se trouve ici, entre le Togo et le Bénin. Certains spécialistes estiment à 200 millions le nombre de pratiquants dans le monde.

Jour J. Muni d’un appareil photo FujiFilm X100F, je me rends à Grand-Popo en compagnie d’un Béninois vivant au Canada venu passer quelques semaines dans son pays d’origine et de deux expatriées Belges. Je ne les connais pas, mais mes amis m’ont conseillé de les accompagner pour vivre pleinement cette journée dédiée principalement aux cérémonies vaudoues. J’ai raison d’avoir confiance, le contact chaleureux avec eux est immédiat.

Sur la route qui nous mène à Grand-Popo, nous traversons Ouidah où des milliers de Béninois convergent vers la plage pour assister aux cérémonies devant le mémorial de la Porte du non-retour. Ce lieu est chargé d’histoire: durant la traite négrière, 60 millions d’Africains ont été réduits en esclavage pour être vendus principalement au Brésil, en Haïti, aux Antilles et en Louisiane. De ce fait, le vaudou est présent dans ces régions même s’il peut avoir une appellation différente (vodou, voodoo, vodoun) et quelques particularités comme j’ai pu le constater lors d’un voyage en Haïti en avril 2018.

Grand-Popo, 11h, 10 janvier 2019. Nous sommes à une centaine de mètres de la frontière togolaise. Ici, les cérémonies ont lieu sur la plage entre le fleuve Mono et le golfe de Guinée. En déboursant 5000 francs CFA (environ 8 francs), il est possible d’avoir une place dans la tribune portant l’inscription «le vodoun pour un monde meilleur et plus éclairé». Nous nous installons, mais très vite je constate qu’il sera difficile de saisir cette ferveur populaire en restant à cet endroit. Avec une focale fixe, mon appareil photo doit être au plus proche de l’action pour mieux la restituer. La tribune sera mon point de repère pour m’hydrater et profiter d’un coin ombragé après de longues expositions sous un soleil éclatant et une température avoisinant les 30 degrés.

Des habits hauts en couleur

La cérémonie est censée débuter dès 11h, en vérité elle commencera réellement à partir de 14h30. Durant ce laps de temps, les Béninois arrivent, vêtus de pagnes, un vêtement emblématique en Afrique de l’Ouest. Il est confectionné à partir de wax, un tissu de qualité supérieure, et présente de nombreux symboles. Posséder un pagne après mon expérience au Bénin me semble une évidence. Au marché de Tokpa à Cotonou, j’opterai pour un pagne au motif «hirondelles», symbole de bonheur avec un rôle de messager.

Après d’interminables discours protocolaires prononcés par des responsables politiques et religieux, place au défilé de différentes tribus venues principalement des environs de Grand-Popo. On annonce la présence de plusieurs rois. Une fête avant tout spirituelle car s’il est possible d’acheter de la bière ou du sodabi (liqueur traditionnelle à base de vin de palme), les Béninois sont plus occupés à chanter et à danser qu’à s’enivrer d’alcool. Dans cette effervescence, je tente de saisir des instants de vie à l’aide de mon appareil photo. Des Béninois m’aident à me frayer un chemin pour avoir le meilleur angle possible. Tous m’appellent «yovo», qui signifie blanc en fongbé. Si cela peut surprendre aux premiers abords, cette appellation est courante au Bénin.


Voir la galerie photos


Une troupe en particulier retient mon attention: une dizaine de personnes ont le corps recouvert d’une pâte jaune, mélange de poudre et d’huile de palme. Torse nu, ils semblent être en état de transe. Un Béninois m’explique qu’ils offrent ces danses traditionnelles aux esprits et aux différentes divinités du vaudou. Certains présentent des scarifications, signe de leur appartenance à une tribu. Ces cicatrices, visibles sur le corps et le visage, sont faites généralement peu après la naissance à l’aide d’une lame de rasoir.

L’arrivée des «gardiens de la nuit»

Quelques minutes tard, c’est au tour du zangbeto de faire son entrée en scène. Recouvert par de la paille ou des feuilles de palmiers, ces grandes cages dissimulent ce qui s’y trouve à l’intérieur. Transportés par des camions jusqu’au bout de la route menant à la plage, les zangbeto sont déchargés sur le sable et commencent à tournoyer au son des tambours. Si des Occidentaux présents sont persuadés que des individus sont cachés dessous, les Béninois assurent que ce sont des esprits qui animent ces «gardiens de la nuit». En dehors des cérémonies, j’apprends que les zangbeto jouent un rôle dans la gestion des problèmes de la société en occupant une fonction de police secrète.

A la fin de cette journée intense, alors que nous roulons vers Cotonou en essayant d’anticiper tant bien que mal les ralentisseurs non signalés sur la route, un mot m’apparaît comme évident pour décrire ce que j’ai vécu: l’énergie. L’énergie du vaudou. Deux jours plus tard, cette impression se confirme, cette fois-ci à Porto-Novo, capitale du Bénin située à moins d’une heure de Cotonou. Après avoir visité le Centre Songhaï pour un reportage sur la jacinthe d’eau, je me rends à un défilé célébrant la richesse de ces traditions africaines.

Avec la présence du président béninois Patrice Talon à quelques mètres de moi, un important dispositif de sécurité m’empêche d’avoir plusieurs angles de vue. Je décide de me concentrer sur les regards, en particulier sur ceux d’enfants chargés de porter différents matériaux lors de la cérémonie. J’en profite pour en savoir plus sur un autre personnage prépondérant dans le vaudou: l’egungun. Ce dernier fait partie de la famille des revenants et symbolise l’esprit d’un mort venu se manifester au monde des vivants.

Si ces trois semaines en janvier 2019 ne m’ont pas été suffisantes pour visiter d’autres endroits sacrés, tel le Temple des pythons à Ouidah ou des Tô-Legba (des autels censés protéger la population en apportant chance et abondance), cette expérience m’a permis de me plonger dans une culture à part entière, complexe et fascinante.


Retrouvez notre série vidéo réalisée en 2018: La fanfare du Bénin et les rappeurs genevois