Benjamin Bernheim n’est pas une voix. C’est un véritable artiste du chant. En plein essor, le ténor né en France et élevé à Genève fait une carrière étourdissante. Son timbre d’or vif, sa ligne d’une mobilité infinie, la suavité de ses médiums, le velours de ses graves, l’éclat de ses aigus et le bouleversement sans limites de son art portent le sceau de l’exception. Le chanteur se hisse à la hauteur des Alagna, Pavarotti ou Kaufmann, auxquels certains ne peuvent s’empêcher de le relier.

A 34 ans, sept années seulement après ses premières apparitions publiques entamées tardivement, le jeune musicien a apprivoisé les exigences du métier comme il a patiemment conquis sa voix tombée du ciel. Un don avec lequel il s’est longtemps battu, avant de rendre les armes et d’accepter de plonger dans la spirale lyrique.

Aujourd’hui on l’acclame partout. Le prestigieux label Deutsche Grammophon vient de sortir en novembre un florilège d’airs français, italiens et russes. La Victoire de la musique classique dans la catégorie «Artiste lyrique» lui a été décernée le 22 février, ex æquo avec la mezzo Karine Deshayes. Benjamin Bernheim mène son parcours «en boulet de canon» avec persévérance et sans manières.

Notre critique: Les années folles de «Manon» 

Le Temps: Vous étiez blême et sembliez au bout de vous-même au salut final de Manon.

Benjamin Bernheim: Livide… J’ai beaucoup de mal à recevoir les compliments au moment de l’adieu à un rôle. Je referme la porte sur un monde et mets du temps à me recomposer. Des Grieux est épuisant et passionnant. Avec lui, Massenet fait voyager dans toute la palette des sentiments, des expériences vocales et des couleurs que j’ai à offrir. L’exposition du chevalier est longue et intense. A part à la fête au Cours-la-Reine, il intervient tout le temps, et dans les passages de Saint-Sulpice et de l’Hôtel de Transylvanie, il donne tout.

Un bon ténor est tout sauf un hurleur qui déverse sa testostérone en claironnant des contre-ut sans fin

Benjamin Bernheim

Vous l’avez déjà incarné à Bordeaux en avril, dans la production d’Olivier Py créée au Grand Théâtre de Genève en 2016. Malgré les deux différences de visions, sa personnalité vous touche?

Oui, totalement. J’aime les caractères qui doutent, portent en eux des contradictions, des douleurs et des questionnements. Je n’apprécie pas Don José, par exemple. Il n’est pas dans ma polarité, car je suis un souffrant. J’ai besoin de rôles qui aient du sens. Loin du ténor stupide, salaud et coureur de jupons. Des Grieux est en fait un homme moderne, qui accepte sa part de féminité et est capable de se sacrifier pour laisser briller la femme qu’il aime. C’est l’anti-Faust de Gounod, vieux con en quête de jeunesse, sans remords ni regrets, qui détruit Marguerite. Le chevalier, lui, accepte ses fragilités. J’aime le travail de Vincent Huguet, qui en souligne la force en creux.

Qu’est-ce qu’un bon ténor pour vous?

Tout sauf un hurleur qui déverse sa testostérone en claironnant des contre-ut sans fin. Le geste est essentiel, la grandeur de la ligne, l’élégance du phrasé et du son. Roberto Alagna est un exemple pour moi, pour la clarté de son français et son rayonnement vocal. Jonas Kaufmann est royal pour avoir libéré le ténor de ses ornières en l’autorisant à toucher l’intériorité et la tendresse. Un grand chanteur doit aussi avoir un potentiel athlétique aussi élevé que les sportifs de haut niveau comme Federer, Djokovic, Tiger Woods ou Ernie Els, qui deviennent artistes à force de dépasser la perfection technique.

Vous sentez-vous ambassadeur du chant français?

Un peu, oui. J’ai un immense respect et amour pour la musique de mon pays, que je veux défendre. Mais tous les répertoires doivent être représentés à leur meilleur. La diction et le style sont primordiaux. Ils ne peuvent pas être chantés dans du yaourt!

Genève est la ville de votre enfance. Y avez-vous des projets?

Pas pour l’instant. Ni à Lausanne d’ailleurs, où j’ai travaillé avec bonheur avec mon mentor Gary Magby.

Pourquoi?

J’ai eu une enfance compliquée dans la région. Ensuite, je n’aimais pas ma voix. J’ai quitté Genève pour m’éloigner de mes soucis, et Gary Magby m’a pris sous son aile à la HEMU de Lausanne. Je suis véritablement né, grâce à lui, à 18 ans. J’ai aussi compris qu’on ne choisit pas le chant, mais que c’est lui qui s’impose. Et que la vie de chanteur est un combat. J’ai finalement accepté de le livrer, même si je me suis arrêté par deux fois pendant plusieurs mois pour reprendre mon souffle.

Vous avez fait vos premiers pas musicaux à Genève et êtes quand même monté sur la scène de Neuve…

J’ai commencé petit par une année malheureuse de violon. Je n’aimais pas la technique instrumentale. J’étais un instinctif, très mauvais déchiffreur. Mais ma mémoire auditive et ma facilité incroyable de mimétisme et de recréation sonore m’ont été très précieuses dans la pratique des langues et la discipline lyrique. Je suis entré à la Maîtrise du Conservatoire populaire. Plus tard j’ai été enfant de réserve dans Turandot où je n’ai en définitive pas chanté. Ma toute première expérience de la scène, c’est encore à l’époque de Renée Auphan avec Cavalleria rusticana et Pagliacci, dans le chœur complémentaire. Là, j’ai été happé par le théâtre. Ce premier contact avec la technique, les chœurs, l’orchestre, les décors et les costumes m’a fasciné. J’ai su là que ma vie tournerait autour de cet univers.

Comment avez-vous apprivoisé cette voix qui vous déplaisait?

Comme j’étais distant d’elle, contrairement à ces chanteurs qui vénèrent leur voix, cela m’a permis d’en faire une partenaire. J’ai travaillé avec elle en équipe, avec un recul en définitive très sain puisqu’il m’a protégé des débordements émotionnels. Longtemps, mon matériel vocal était d’un côté, et ma tête d’un autre. J’avais peur de vivre une cassure, un rejet. Dans ce métier, la mise à nu et le jugement peuvent être très perturbants. Au moment où j’ai reconnu mon potentiel, j’ai pu sauter et accepter les souffrances à venir.

La scène vous porte aujourd’hui?

Elle a concouru à une forme de thérapie en me permettant de m’extérioriser. J’étais un enfant très solitaire. Le plus timide de la classe. Jamais je n’aurais imaginé chanter devant des milliers de personnes et libérer mes sentiments de cette façon.

Que représente votre récente Victoire de la musique?

Elle est importante. Je suis fier de mes deux nationalités française et suisse, mais jusqu’à présent, j’étais un peu étranger dans chaque pays. En troupe à l’Opéra de Zurich, j’ai pu faire mes armes dans des conditions formidables. Mais je me suis toujours senti un peu exclu d’une formation que j’aurais aussi aimé pouvoir suivre dans mon autre pays. Cette Victoire, que j’ai eu la joie de partager avec Karine Deshayes, est une reconnaissance qui m’enracine en France. Mes grands-parents adoptifs ont un appartement à Paris où je viens régulièrement. J’ai été très triste de ne pas pouvoir être présent à Metz, car ça aurait été suicidaire de m’absenter en pleines répétitions de Manon.

Comment protégez-vous votre voix pour qu’elle dure longtemps?

En choisissant des rôles adaptés, au bon moment. Et en retournant aux bases. Je me souviens de Nello Santi quand je lui ai annoncé avoir Rodolfo de La Bohème en projet. Il m’a répondu: «Fais attention, c’est un rôle magnifique, mais émotionnellement, il tire vers le bas. N’oublie jamais de garder des personnages qui sourient.» C’est une grande leçon. Je reviens à Nemorino de l’Elixir d’amour ou au duc de Mantoue de Rigoletto, comme certains reviennent à la trilogie Da Ponte de Mozart quand ils sentent leur voix en danger dans le grand répertoire germanique.


Opéra national de Paris, jusqu’au 10 avril.