Benjamin Clementine, dans le théâtre d’une voix

Festival Le chanteur anglais ouvre le 40e Paléo

Une scansion qui ne répond à rien de connu, l’étrange beauté d’une musique qui semble d’un autre temps

On se souvient de lui, l’année dernière, sur cette terrasse de Montreux. Il venait de terminer son concert. Sa veste noire ressemblait à une cape, les cheveux hauts couchés en arrière comme du blé par grand vent, les yeux immenses, tragiques; il était très entouré, certains s’arrêtaient pour le complimenter, il répondait d’un geste vague qui écartait plutôt qu’il n’embrassait. Benjamin Clementine venait de terminer son concert au Jazz. Et il faisait penser à Nina Simone – ce n’était pas la voix à laquelle il est une réponse mâle – mais l’impression qu’il donnait d’un animal traqué, d’une royauté en fuite. Il était déjà aussi évident qu’incongru dans ce festival bariolé, de champagne et de rires. Il était seul.

On se dit qu’on aimerait lui parler avant son concert de Paléo. On s’adresse à une dame au téléphone qui le représente et qui sourit. Il ne faut pas trop y compter. L’homme disparaît. Après son concert montreusien, il n’était pas venu à Rotterdam où il était grandement attendu. Il avait expliqué que son agent ne lui avait pas concédé le prix du billet de train, qu’il avait décidé de marcher 45 kilomètres, que la route était longue, qu’aucun chauffeur n’avait daigné capituler devant son pouce dressé, qu’il reviendrait à l’heure cette fois et que rien ne pourrait plus l’arrêter. Benjamin est un Ulysse dont les exploits sont sans cesse retardés à mesure que le voyage s’allonge. Il est un marcheur aux chansons-bornes.

A 18 ans, il quitte Londres, ses parents ghanéens qu’il ne mentionne presque jamais, il est un garçon du fond de la cour de récréation, très intense mais silencieux la plupart du temps. Son frère est un amoureux des livres, il lit James Blake. Le grand projet de Benjamin, c’est d’écrire un dictionnaire qui ne comprendrait que des mots intacts, des mots rares que l’usage n’ait pas encore lavés. Benjamin se retrouve place de Clichy. Il pense à Oscar Wilde. En guise de cellule, il vit sous des ponts, dans des hôtels d’émigrés à dix corps par chambre. Un restaurateur le laisse coucher sur le carrelage après le service puis le renvoie. Il chante dans le métro.

Benjamin Clementine, qui n’aime rien tant que les préromantiques, le théâtre victorien et les musiques d’ameublement de Satie, déteste qu’on fasse de son destin le roman d’une rédemption, le vagabond muté en diva, le Jean Valjean de l’ère Twitter. Mais l’époque préfère les bonnes histoires aux belles musiques. Alors on parle de cette vie de SDF parisien, de ses concerts aux pieds nus, de ses doigts jusqu’au sang sur un piano qu’il attaque comme une bête dangereuse. On évoque le décor. On le ramène dans son quartier londonien, Edmonton, une banlieue intérieure où il aimerait poser des instruments à chaque coin de rue et des taxis gratuits. Clementine se plie un instant aux usages de son monde. Puis il disparaît.

Il a 26 ans. Sir Paul McCartney et Björk ne jurent que par lui. Son premier album, At Least for Now, n’a pas attendu sa sortie pour être chéri. On le compare beaucoup, à Antony des Johnsons, à Nina Simone quand elle mitraillait des trilles de concertiste pour ne pas se résumer à la soul. Il faut bien le dire: Benjamin Clementine ne ressemble à rien de connu. Sa voix, bien entendu. Une autorité naturelle de ténor, mêlée à un vibrato soufflé de toute fin de phrase qui met de l’angoisse là où il n’y avait que de la conviction. Une voix grave, très aiguë, de musique noire, de musique blanche, de poète parnassien, d’anarchiste italien, de kamikaze. Sa voix est une aquarelle de James Blake dont les ombres éblouissent.

Le piano très simple. Quelques violons. Une musique de salon au moment précis où les murs s’effondrent. Faut-il dire que Benjamin Clementine love son principal argument dans ses textes? Des vers qu’il lui faut toujours précipiter pour qu’ils s’insèrent dans le temps imparti. Ce sont des arias et des récitatifs mêlés. Le récit d’un Churchill’s boy, d’un sujet oublié par sa Reine, ces chansons auraient pu être écrites par un jeune aristocrate qui les ferait chanter par un soudard pour ne pas avoir à se mettre en scène.

C’est le choc des mondes qui frappe chez Benjamin Clementine, la sensation furtive qu’il ne procède ni de cette époque ni de ce lieu. Il vit dans des livres anciens, il dit adieu en espagnol à son enfance, il se moque de ceux qui l’aiment trop après l’avoir beaucoup méprisé: «Mon esprit est un miroir dont je suis le seul à connaître le reflet.» Chacun des textes est une méditation paranoïaque où les passions trahies, les regards inquisiteurs et les désillusions sont comme les dards d’un insecte qui meurt après avoir piqué.

Il s’appelle en fait Benjamin Sainte-Clementine. Il est né à Crystal Palace, un quartier de Londres où Conan Doyle a imaginé son détective opiomane, où Emile Zola s’est caché après avoir accusé. Benjamin Clementine est un héros de roman qui ne vit vraiment que dans les incantations de sa poésie chantée, un personnage de fiction qui se laisse décrire comme la petite sensation du moment. Il n’est dupe de rien. Ni de l’amour excessif, ni du désenchantement programmé. Pour l’heure, il est encore là.

Benjamin Clementine en concert. Le 20 juillet, 19h, Paléo Festival de Nyon. www.paleo.ch

Benjamin Clementine est un héros de roman qui ne vit vraiment que dans les incantations de sa poésie chantée