Témoignage

Benjamin Murmelstein, 
«le dernier des injustes»

Présenté hors compétition au Festival de Cannes en 2013, "Le Dernier des injustes" est un film documentaire de Claude Lanzmann. Le script de ce film paraît aujourd’hui chez Gallimard

Le cœur du livre Le Dernier des injustes est constitué par les entretiens que Claude Lanzmann eut à Rome en 1975 avec le rabbin Benjamin Murmelstein, le seul président du Judenrat (Conseil juif) de Theresienstadt à avoir survécu. Les Judenräte, on le sait, ont été l’objet d’une violente attaque de la part de Hannah Arendt, qui, après la guerre, leur reprocha leur passivité sinon leur complicité dans le génocide. Benjamin Murmelstein est le type même d’un de ces rabbins ainsi incriminés.

Par un raffinement de cruauté, les nazis avaient en effet imposé à certains dirigeants juifs d’assumer eux-mêmes l’organisation de la déportation «à l’Est» de leurs coreligionnaires. Benjamin Murmelstein était responsable de Theresienstadt. Créé en 1941, Theresienstadt devait être un «ghetto modèle». En apparence, un simple lieu de regroupement, une «colonie juive», où seraient assemblés notamment les Juifs célèbres (artistes, savants, héros de la Première Guerre) ou âgés dont le Troisième Reich ne voulait pas admettre la disparition. En réalité, un camp de concentration préparant la déportation vers Auschwitz.

Terezin (de son nom tchèque) est un mensonge, un faux-semblant dont les nazis veulent faire parade pour dissimuler leurs intentions génocidaires. En tant que Judenälteste, doyen des Juifs, Murmelstein était responsable de l’«émigration». Celui auquel il rendait des comptes n’était autre qu’Adolf Eichmann. Détenteur d’un passeport diplomatique du CICR, Benjamin Murmelstein aurait pu facilement prendre la fuite. Son courage ou son sens de la solidarité avec les personnes âgées l’en empêcha. Ayant survécu, il fut accusé après la guerre de complicité, Scholem allant même jusqu’à écrire qu’il méritait d’être pendu, et le Grand Rabbin de Rome (où il mourut) refusant de prononcer pour lui le kaddish, la prière des morts. Il avait néanmoins réussi à faire sortir 120 000 Juifs de Vienne entre 1938 et le début de la guerre.

Banalité du mal

Je connais peu de témoignages plus intéressants et plus émouvants que ces interviews de Benjamin Murmelstein. Ce n’est pas seulement que sa manière de voir les choses ouvre de nouvelles perspectives. Par exemple sur le fait que la «Nuit de Cristal» (Reichskristallnacht) ne fut pas (ou pas seulement) la réaction à l’attentat commis à Paris contre le diplomate Vom Rath, mais la commémoration du 20e anniversaire de la proclamation de la République de Weimar, celle que Rosenberg et Hitler appelaient la République des Juifs. Ou que, tout au contraire du fonctionnaire ou de l’homme banal que Hannah Arendt décrit dans Eichmann à Jérusalem. La banalité du mal, le véritable Eichmann était un monstre aussi cupide que sanguinaire, ou encore que Madagascar, que certains dirigeants nazis avaient imaginé à l’origine comme un lieu de déportation possible de ces Juifs dont ils voulaient débarrasser l’Allemagne, devint sans tarder un mot-code pour signifier l’extermination.

Le plus émouvant dans ces entretiens n’est pourtant pas d’ordre informatif, mais tient au langage ou plutôt à la retenue, aux réticences avec lesquelles Benjamin Murmelstein répond aux questions de Claude Lanzmann. D’une part, ce «dernier des (in)justes» (comme il se nomme ironiquement lui-même en référence au livre d’André Schwarz-Bart) fait absolument tout ce qu’il peut pour ne pas se mettre en avant, pour diminuer son propre héroïsme, et tout pour ne pas juger ceux de ses confrères amenés à prendre des décisions qu’il n’approuve pas. Mais d’autre part, et surtout, on sent à quel point cet homme a souffert de la dénaturation que les nazis ont infligée au langage et combien le seul fait de parler est devenu pour lui un acte fragilisé, un acte à travers lequel il faut lutter, pied à pied, pour toucher à une vérité si souvent élusive, si complexe et si douloureuse qu’elle ne se laisse parfois approcher que par le silence.

Mieux que Victor Klemperer, qui pourtant lui consacra des études approfondies, Benjamin Murmelstein fait sentir le tragique attaché à la condition de tous ceux pour qui l’allemand, après avoir été la langue de leur identité, était devenu, dans la distorsion que les nazis lui firent subir, la langue d’une trahison mortelle.

Publicité