Le plus pénétrant. Le plus joueur. Le plus indépendant. Le plus farceur aussi. Benno Besson, 83 ans, est mort et on n'arrive pas à y croire. Il s'est éteint à Berlin, là où il a brillé pendant vingt-neuf ans, de 1948 à 1977. Il y a un mois à peine, il commençait les répétitions d'Œdipe Tyran à la Comédie française. Il avait demandé au fidèle Werner Strub de réaliser les masques. Ses costumes avaient fait pâlir d'envie le couturier Christian Lacroix. Tout était prêt pour un nouveau prodige. Au bout de quelques jours, Benno Besson a dû interrompre. Un malaise. L'hôpital. Une lucidité à toute épreuve.

Besson aimait s'amuser. Fut-ce dans le labeur. Jouer, c'était sa vie. Sa manière de se saisir du monde, d'inviter chacun à inventer sa lecture du réel. Jamais de dogmatisme chez cet ancien trotskiste comme il se définissait. Mais des fidélités. A l'effervescence de Berlin-Est au début de l'ère communiste par exemple. A Bertolt Brecht et à sa fantaisie. A Yverdon, sa ville natale où il aimait revenir. Benno Besson était libre, comme peu le sont dans leur vie. Fils d'instituteur, il n'a jamais songé à exercer un métier. Il voulait jouer. Enfant, sur les rivages du lac, il inventait pour ses copains des jeux inédits. «Des tours de Suisse». L'amour du théâtre naît en classe, d'une lecture que lui demande de faire un maître. Dès ce jour, il sait qu'il est du parti des saltimbanques.

En 1941, il sillonne le Nord vaudois avec ses camarades de la Troupe des écoliers. Puis il s'installe à Zurich sans savoir de quoi seront faits ses lendemains. Il étudie la littérature. C'est là qu'a lieu la rencontre capitale: Brecht via Geneviève et Jean-Marie Serreau - deux de ceux qui ont fait entrer Brecht sur la scène française.

Le monde se scinde. Staline est le diable pour l'Occident. Le bloc communiste l'enfer. Besson lui rallie Berlin-Est. Chambre d'étudiant. Et vie d'intellectuel hédoniste. Surchauffe permanente, ambiance de conspiration aussi, au Berliner Ensemble, la troupe de Brecht et de son épouse Helen Weigel. Benno Besson y affiche son irrévérence, son goût d'un théâtre masqué, farceur, populaire dans sa manière de prendre le parti des humbles - sans l'idéaliser pour autant - et de fesser les roitelets. «Benno Besson en fait trop», jugent certains caciques du Berliner Ensemble. Quand Brecht meurt en 1956, les gardiens du temple se jurent de remettre le Suisse dans le droit chemin. Il quitte alors le Théâtre Rococo du Schiffbauerdamm. Mais reste à Berlin, au Deutsches Theater d'abord comme metteur en scène, puis à la Volksbühne qu'il dirige jusqu'en 1977.

«Un jour, c'était fini», a dit Benno Besson au Nouveau Quotidien. Un jour, donc, le metteur en scène décide de retourner à ses racines francophones. Avignon le célèbre en lui demandant de monter successivement entre 1974 et 1977 trois pièces. Un jour encore, Genève pense au compagnon de Coline Serreau pour reprendre la Comédie. Il dit «oui», lui qui n'a jamais beaucoup aimé les nuages calvinistes. Son ciel, il le veut peuplé de roitelets bégayants: L'Oiseau vert de Gozzi en guise de cadeau aux Genevois un jour de 1982. Quel don! Quelle joie! Quelle sueur pendant les répétitions! Il travaille à la virgule près. A l'oreille. Cent fois une même réplique. Il cherche avec ses acteurs l'enjeu profond d'une situation. La maison du boulevard des Philosophes a trouvé son maître. Mais «les meilleures plaisanteries ont une fin», bougonne un jour Benno Besson. C'est que l'artiste a beaucoup pesté contre le manque d'ambition artistique de Genève. Plateau de la Comédie trop étroit. Vision de la culture trop étroite. Puis il a haussé les épaules et s'en est allé en 1989.

A 67 ans, il a des appétits de jeune corsaire. Il monte la pièce de Coline Serreau Quisaitout et Grobêta en 1993 à la Comédie. Il nous fait rire, en disciple de Flaubert et Molière, de nos vanités. Avec un credo brechtien: le plaisir rien que le plaisir. Oui, Benno Besson, c'était notamment ça: un déchiffreur hédoniste de chefs-d'œuvre mais aussi de pièces plus méconnues. Un obstiné du sens et du rythme aussi. Un infatigable qui répétait jusqu'au milieu de la nuit, avant de la terminer avec quelques camarades techniciens au bistrot. Et le premier levé, le premier à replacer un projecteur, c'était lui. Il ne parlait jamais de lui. «La vie privée», c'est anecdotique, grognait-il. Il parlait de nous. Parfois il avait des rougeurs de paysan surpris par la grêle. En juin 2002, par exemple, quand il vient saluer le public berlinois, à la fin du Cercle de Craie caucasien. Ce soir-là, il était de retour à la maison. Tous les anciens du Berliner étaient là. Lui était discrètement aux anges.C'était un Prospero au cœur de justicier, en rogne contre la bêtise, combattant jusqu'au bout. Un Suisse qui disait que son pays ne l'avait jamais vraiment intéressé. Il n'avait qu'une seule obsession: jouer. «Que perdre le plaisir c'était sa véritable angoisse. C'est comme si on se mettait à mourir.»