Un air cinglant de liberté au Théâtre de Vidy. Dans le maquis de préférence. Là où les herbes anarchiques griffent. Après l'indélébile Cercle de craie caucasien de Brecht, déclaration d'amour croisée à Groucha, mère sublimement têtue, et à Azdak, faux juge et vrai sage sous le masque du bouffon, Benno Besson, 80 ans, s'engouffre dans la forêt de Victor Hugo, repaire des jeteurs de sorts et des hors-la-loi. Ultime asile du poète en rupture de tout, réfugié la soixantaine passée à Guernesey et renouant, dans un grand soupir romantique, avec les forces originelles. Le metteur en scène du Roi Cerf de Gozzi (1997) tire donc de l'oubli Mangeront-ils?, comédie achevée en 1867. Un régal donc à Lausanne? Oui, souvent, même si certains morceaux pèsent leur kilo de rhétorique hugolienne – mais elle est assez délectable. Qu'importe d'ailleurs: ce conte-là, crépusculaire, est d'abord une confidence hilare, celle de l'artiste Besson en face de l'inéluctable. Et ça, c'est toujours assez bouleversant.

A la lisière du bois, l'émerveillement. Un entrelacs de branches serpentines, vierges et folles, en guise de cadre de scène. Au centre un monticule rocailleux, couronné par une chapelle à l'abandon, mausolée des amants et berceau des espérances à la fois, traversée par une toile échevelée, œuvre maîtresse d'une araignée, à moins que ce ne soit le filet déchiré d'une pêche jadis miraculeuse. Il y a du Kaspar David Friedrich, là-dessous, mais détourné par un maître du genre, Jean-Marc Stehlé, camarade en rêverie de Benno Besson depuis des lustres. Ce tableau de fin de monde est un prodige en soi.

Mais trêve de contemplation. Nous voilà au cœur de la toile. Zineb (Léa Drucker), masquée et miteuse, sonne le glas – et celui-ci est léger: «J'ai cent ans. Le moment est venu de mourir». Le roi de Man (Gilles Privat, magnifique de légèreté sous les couches lourdes d'alexandrins et ce contraste est un bonheur) chasse le pigeon, deux tourtereaux surtout, sa cousine Janet (Hélène Seretti), sa promise qui halète dans les bras de son amant (Claude Barichasse). Mais le chasseur est à son tour la proie de Zineb, la pythie de l'île. Il vivra aussi longtemps, souffle-t-elle, que le premier homme qu'il croisera. Et voilà qu'Aïrolo (Samuel Tasinaje), le brigand, apparaît, captif de la garde noire du tyran, sous les ordres d'un connétable d'opérette (Jean-Charles Fontana). Les destins se nouent: le loqueteux et le trop vernis sont désormais frères, à la vie, à la mort. Adieu vanité. Bonjour la frousse.

Ce carrefour fatal (le gueux et le roi, conformément au topos romantique) est le vrai levier de Mangeront-ils? Une tornade maritime qui donne ses ailes au drame. Jouissance très enfantine d'assister à la fessée du puissant. Au triomphe désinvolte du rebelle, qui tient son double par la barbichette. Oui, Benno Besson s'amuse ici à régler le ballet de la peur, cette gestuelle faussement engourdie de Gilles Privat; cette résurrection effarée du couple fugitif, sortant de son sanctuaire, pour passer enfin à table. Banquet royal pour amants veloutés de noir, en berne, malgré l'apothéose.

Le rire de Victor Hugo au crépuscule se confond ici avec celui de Benno Besson. Mais jamais de sarcasme. C'est un rire apaisé, aimant même, délivré de toute vanité. Le disciple de Brecht revendique son camp: il est du côté de Zineb, l'ensorceleuse, du monarque dégrisé et déniaisé, des héros buissonniers, de ceux qui dépensent sans compter, parce que détachés, mais jamais indifférents à la tragédie du monde. C'est que ce Mangeront-ils? est un éloge du don. Zineb offre à Aïrolo la plume magique, antidote au temps. Aïrolo offre aux fiancés un festin et un sceptre. Benno Besson, lui, sème le plaisir, jusque sur les rivages de la mort. En sorcier hédoniste. Joyeux dans ses bois.

«Mangeront-ils?» Théâtre de Vidy, à Lausanne. Loc. 021/619 45 45, jusqu'au 31 octobre.

Fax culture ce dimanche 13 octobre à 22 h 40 sur TSR 1 avec Benno Besson.