«Ça, si vous l'avez compris, je bouffe un balai!», grogne Benno Besson. Dans la Salle blanche de la Haute Ecole de théâtre de Suisse romande (HETSR) à Lausanne, seize étudiants de première année baissent la tête, pétrifiés. Avant de pouffer: le disciple de Bertolt Brecht entre 1949 et 1956 à Berlin est rieur sous ses sourcils de paysan mal luné. «Ne faites pas comme si vous compreniez ce texte, il est difficile et rien ne dit que l'auteur ait raison», assène-t-il encore, à propos d'un extrait du Petit Organon pour le théâtre de Brecht lu par un élève.

Fait exceptionnel, le metteur en scène dirige un stage dans une école. Il n'accepte en principe pas ce genre de proposition. «J'ai voulu savoir comment c'était, parce que je ne suis jamais passé par là», commentera plus tard l'enfant d'Yverdon. Dans le studio de la Manufacture – tel est le surnom de la HETSR – des privilégiés découvrent le coup de griffe Besson. La plupart n'ont vu aucun de ses spectacles, pas même sa nouvelle version du Cercle de craie caucasien au Théâtre de Vidy à Lausanne en 2001. La plupart ignorent aussi qu'il a dirigé la Volksbühne de Berlin-Est dans les années 70, puis la Comédie de Genève entre 1982 et 1989. «Nous le connaissions de réputation», souffle Anne, 22 ans, qui, avec Alexandre, Tiphanie et les autres, apprend ici à lire mot à mot L'Exception et la règle de Brecht traduit par Benno Besson et Geneviève Serreau après la Seconde Guerre mondiale.

En ce début d'après-midi, le maître n'a que faire de son passé. Il regarde vers le plateau, obstinément. A ses côtés, Bérangère Gros, son assistante depuis plusieurs années, «sans laquelle rien ne serait possible», dit-il. Tout près aussi, une autre assistante, crayon à la main, annote une version de L'Exception et la règle raturée sans cesse à mesure que la répétition avance. Pendant quatre heures, Benno Besson va veiller à la respiration de ses protégés, cette chose essentielle au théâtre. Il va surtout instiller le doute, soupesant le sens de chaque réplique. Pas en professeur, mais en microchirurgien incisant délicatement le texte.

«Je ne suis pas un prof, ce n'est pas mon boulot, explique-t-il. Quant à ce que je veux faire passer, je n'en sais rien. C'est aux élèves de dire ce qu'ils apprennent.» Ses leçons, il les conçoit sans exégèses savantes en préambule. A peine deux extraits du Petit Organon, somme de réflexions sur le jeu théâtral. C'est le tour de chauffe. Le petit coup de trique intellectuel avant l'action.

Mais voici la classe à l'œuvre: ils sont treize à faire corps, masques en nylon sur le visage. C'est le chœur. Il souffle d'une seule voix le prologue de la pièce. Aucune de ses modulations n'échappe à Benno Besson. Souvent, il dit: «C'est beau.» C'est son mot. Puis il demande à la troupe de reprendre le passage. Souvent aussi, il donne le ton, l'humeur de la phrase, manière d'entrer dans le jeu du texte, de silhouetter le personnage, sans jamais rien figer. A la fin de la journée, un élève l'apostrophera: «Comment sais-tu si c'est la bonne intonation?» Et le patriarche: «Je ne sais pas, je le fais. Je cherche, je suis incapable de donner deux fois de suite la même recommandation.»

Dans le laboratoire de Besson, cela se passe ainsi. Alexandre endosse le rôle du marchand, un camarade celui de son porteur, dans L'Exception et la règle. Les personnages arpentent une contrée hostile, la méfiance est de rigueur. Pendant qu'ils jouent, l'époux de Coline Serreau rumine les répliques. Puis stoppe le mouvement. Et demande à son assistante de lui lire le passage en allemand. Là, il improvise une nouvelle traduction, plus concrète. C'est que tout doit avoir son juste poids: un «e» muet, une virgule, un mot anodin à première lecture.

A la Manufacture, Benno Besson est fidèle à sa ligne de toujours, au plaisir de tester le texte, de renverser les significations préconçues. Tiphanie, 21 ans: «Il est tout le temps en train de nous questionner, de douter.» Anne: «Il nous offre son savoir, mais ne l'étale pas. Pour lui, le théâtre, ce n'est pas parler, mais faire.» Soudain, dans la Salle blanche, Benno Besson s'emporte. Il chante à tue-tête le chant ouvrier du porteur: «Allons à Urga où j'ai ma paie!» Sur scène, les deux acteurs tombent des nues. L'assistance s'esclaffe. Benno Besson s'amuse. Il vient de donner le ton de la scène. L'impulsion. Debout à présent, il joue tous les rôles, tout en suggérant le sous-texte d'une réplique. Alexandre et son complice reprennent. Et Benno Besson: «Oui, oui, c'est beau!»

Alors, la pédagogie selon Besson? «Inutile d'insister, coupe-t-il. Je n'ai pas de vision à transmettre. Il y a dans ce que je fais beaucoup d'inconscient, d'instinct. Je ne pars jamais des idées. La vérité est toujours concrète.» Benno Besson, 82 ans, rit souvent pendant sa leçon. Anne: «Il nous apprend à pratiquer le théâtre dans le sérieux et la légèreté.» C'est peut-être ça, l'art de Benno Besson: une forme d'innocence devant la matière, de joie dans le labeur. «Moi, j'improvise, sinon je m'ennuie, lançait-il l'autre jour à Lausanne. Et si je m'ennuie, il n'y a plus rien.»