Il était une fois sur les cimes. Benoît Aymon vous aborde comme au seuil d’un canyon ou au pied d’un col, en camarade. C’était l’autre matin, sur la terrasse déserte d’un troquet genevois, dans le quartier de l’hôpital. Lunettes Vuarnet sur visage buriné par les hautes routes, le héraut naguère de l’émission Passe-moi les jumelles n’a que des légendes de montagne à la bouche.

Il aime tant ces odyssées qu’il a accepté, il y a deux ans, de succéder à Jean-Philippe Rapp à la tête du Festival international du film alpin des Diablerets (Fifad). Dès samedi, il en sera le grand animateur, avec Solveig Sautier, directrice opérationnelle d’un rendez-vous qui en est à sa 51e édition. Passeur de toiles, donc, désormais. C’est-à-dire de lumières.

Benoît Aymon aime admirer, dit-il, honorer les figures qui élargissent le territoire de nos échappées. «Ça a été mon privilège à Passe-moi les jumelles: je n’ai jamais donné la parole à quelqu’un que je n’admirais pas.» Sa programmation déborde donc, c’est le vice des enthousiastes: avec son comité de sélection, il a retenu une cinquantaine de courts et longs métrages, sur les 187 qu’il a reçus.

Leurs auteurs sont inconnus du béotien, mais leurs titres fouettent comme ceux des romans de Joseph Kessel. Marche avec les loups, Haroun Tazieff, le poète du feu, L’Ours en moi, Les Ailes de Patagonie: on a beau ne pas maîtriser l’art du piolet, on s’encorde!

«Tous les jours, s’emballe Benoît Aymon, il y aura des films susceptibles de remporter notre Grand Prix et les autres, nos fameux Diables d’or. Nous aurons aussi des invités de marque: l’astrophysicien Michel Mayor, Prix Nobel de physique, son collègue Claude Nicollier, l’écrivain Alexis Jenni, Prix Goncourt en 2011, apporteront leur regard sur le réchauffement climatique, le 13 août.»

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Vincent Munier, éternel émerveillé est le titre de son ultime film pour Passe-moi les jumelles, diffusé en novembre passé et coréalisé avec le complice de toujours, Pierre-Antoine Hiroz. On ne tire pas sa révérence à la télévision avec un tel sujet par hasard. Photographe des gypaètes de l’Himalaya, des ours grimpeurs de falaises en Asturie, des loups blancs du Grand Nord, le Vosgien Vincent Munier est de ceux qui redessinent la carte de nos cohabitations avec le monde sauvage.

Un premier 4000 mètres toqué

Donner le goût de l’émerveillement. Tel est au fond le métier de Benoît Aymon. D’où vient cette vocation? C’est ce qu’on demande à l’auteur de Cervin absolu (Editions Slatkine). Le marcheur, père de deux filles et quatre fois grand-père, remonte la pente de sa jeunesse. Son premier 4000 mètres est toqué, se souvient-il, beau pour cette raison.

«J’avais 16 ans et j’ai suivi mon frère, Eugène. Nous sommes arrivés au sommet de l’Alphubel, dans les Alpes valaisannes, et il a ouvert une bouteille de blanc. Mon cousin qui nous accompagnait était vert, il désapprouvait! Cela ne nous a pas empêchés de boire. J’ai eu une descente dans les étoiles.»

L’ivresse d’un déniaisement. Mais l’attirance pour la hauteur est plus ancienne, plus viscérale. Elle s’enracine peut-être dans l’émulation qui règne à Sion entre les 11 frères et sœurs de la famille Aymon. Elle s’inscrit aussi dans ce mélange de rigueur catholique et de liberté qu’inculquent leur père, Germain, et leur mère, Hélène. Le premier est médecin; la seconde a fait une «carrière de mère», souffle son fils. «Une sainte.»

On brode alors. Les jours où Germain, qui mourra à 102 ans, embarquait Benoît dans sa deux-chevaux pour une tournée entre monts et campagnes. Ces vacances où, dixième enfant de la fratrie, il suit le mouvement, le long du bisse, dans les bois des Mayens-de-Sion ou sur des neiges immédiatement complices.

Une passion pour Hermann Geiger

Ses admirations d’alors dessinent un cap peut-être autant que les tablées familiales où on se divise entre petits et grands. Il est inconsolable ce jour de 1966 où Hermann Geiger, ce pilote capable de poser son appareil à plus de 4000 mètres, meurt. Il est fasciné par le regard que le photographe Oswald Ruppen pose sur le Valais.

«Adolescent, je voulais déjà être journaliste de télévision et photographe. Je me suis endetté pour acheter mon premier Nikon et je suis même allé voir Oswald Ruppen. Je voulais travailler avec lui!» Benoît plane. Un de ses frères l’initie au vol à voile. Il n’a pas 17 ans. Il passera bientôt un brevet d’instructeur, avant une maturité classique, latin et grec.

«Comme je voulais être journaliste et que je n’avais pas étudié l’anglais, je suis parti un an aux Etats-Unis. A mon retour, mon père m’avait inscrit en Science politique, à l’Université de Genève. J’ai suivi un cours de droit et je me suis dit que ce n’était pas pour moi. J’ai bifurqué vers les lettres, l’histoire et la littérature.»

Car telles sont les autres ailes de Benoît: les livres qu’il compare volontiers à ces sommets conquis qui en appellent d’autres. C’est à cette époque qu’il lit L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, plutôt trois fois qu’une. Désormais, le style lui importera autant que l’aventure. Il entre à la télévision, présente le Téléjournal, puis lance en 1993 Passe-moi les jumelles, avec ses camarades Pierre-Pascal Rossi et Claude Delieutraz.

La Suisse et ses montagnes sont un gisement d’épopées. A la tête du Fifad, il veut valoriser les récits qui ont du nerf et de l’âme. «Nous avons créé cette année un Prix de la narration, parce que ce savoir-faire ne va pas de soi. Beaucoup de jeunes réalisateurs ont une maîtrise de l’image que n’avaient pas leurs prédécesseurs, mais patinent dès qu’il s’agit de raconter une histoire. Or la force d’un documentaire passe par la maîtrise de la bande sonore, de la voix off.»

Vincent Munier, éternel émerveillé est à cet égard un modèle. Benoît Aymon s’efface, pour épouser la fugue d’un homme qui malaxe le temps à sa guise, rêve, en amoureux de l’affût, la présence de la chouette hulotte ou du grand tétras, ce coq qui se fait rare. La photo qui suit est alors comme accessoire; l’attente est en soi un ravissement.

A un moment du film, ce photographe animalier adulé, auteur du sublime Tibet: promesse de l’invisible, confie: «L’art est partout dans la nature.» Il ajoute: «Le monde ne mourra pas par manque de merveilles, mais uniquement par manque d’émerveillements.» Benoît Aymon pourrait faire siennes ces paroles. Sans ravissement, pas de salut, souffle l’éternel passeur de jumelles.


Festival international du film alpin des Diablerets, du sa 8 au sa 15 août; rens. https://www.fifad.ch/#


Fugues d’altitude, mode d’emploi

Camp de base Dès samedi et jusqu’au 15 août, une cinquantaine de films sont projetés à la Maison des Congrès au centre du village. Un jury décernera en clôture son Grand Prix et ses Diables d’or, dans les catégories «Montagne» (Prix du Club alpin suisse), «Environnement» (Prix de la commune d’Ormont-Dessus), etc.

Le jury Il est composé de Simon Matthey-Doret, producteur, sur la Première, de l’émission Altitudes; de Philippa de Roten, directrice du département Société et Culture de la RTS; de Cléo Poussier-Cottel de l’ONG La Guilde; du producteur genevois Vincent Gonet (Point Prod) et de Jean-Pierre Bailly, fondateur de la société de production MC4. Leur palmarès sera annoncé samedi 15 à 18h en présence de la conseillère d’Etat vaudoise Cesla Amarelle.

Têtes d’affiche Les astrophysiciens Michel Mayor et Claude Nicollier ainsi que l’écrivain français Alexis Jenni assisteront jeudi 13 août à la projection, à 16h30, du Génie des arbres. L’himalyiste française Elisabeth Revol assistera vendredi 14 à Ostatnia Gora/The Last Mountain, récit d’une expédition vers le K2.