Poly-artiste

Benoît Baudinat ou la vacuité d'une moustache

Le jeune plasticien franco-suisse questionne les rapports qu'entretient notre société vis-à-vis des notions d'identité, de résistance, d'intimité et de folie.

Lorsqu’on lui a proposé, en guise de profil, de choisir quatre dates dans sa jeune vie (il a 27 ans), il a suggéré ceci: 1991 ou la mort de Miles Davis, 1994 ou la mort de Charles Bukowski, 2012 ou la mort de Chris Marker, 2013 ou la mort de Lou Reed.

Puis il s’est ravisé et a imaginé que tout simplement le mot «aujourd’hui» résumerait son temps déjà passé sur terre. Autrement dit, aujourd’hui la mort. Benoît Baudinat est artiste, pleinement artiste. Vidéaste, photographe, poète, auteur de pièces de théâtre qui s’empare des notions d’identité, de résistance, d’intimité et de folie.

Observateur du monde, l’œil rivé sur les plaies

Physiquement artiste aussi, en casquette de marin breton, lunettes rondes, keffieh, déambulation mesurée. Observateur du monde, l’œil rivé sur les plaies, l’oreille collée aux rumeurs. La mort, donc, obsédante. Dans son arrière-pays nantais où le natif de Lausanne vit désormais, il flâne dans un paysage inondé. Filme le trépas d’animaux (oiseaux, insectes, mouton, fouine, taureau…) et bute en bout de marche sur les murs d’un hôpital psychiatrique abandonné, qui fut jadis le château de la Droitière, demeure où a vécu la sœur de Jules Verne. «Lieu violent, lieu de soin, lieu qui entrave et libère, lieu où la notion d’identité est en jeu à chaque instant» écrit-il.

Cela a mené en 2014 à La Révolution du Moi dernier, film de neuf minutes, inspiré par la Révolution du mois dernier dont parlait un journaliste à propos, interroge Benoît, du Printemps Arabe, de l’Ukraine, d’une éclipse peut-être ou de la nouvelle Freebox? Tout est possible, tout se confond et l’artiste se démène avec ça… Il entend Moi, il pense aux masses mais aussi à l’individu.

Il fantasme sur Paris

Benoît Baudinat est né vaudois d’un père français journaliste et d’une mère suisse ergothérapeute. Le trio s’expatrie en Provence puis remonte sur Annecy. Bac littéraire dans la poche, il fantasme sur Paris, se voit à hypokhâgne, en Sciences Pô mais stoppe net au bout de six mois «car je ne me sentais pas étudiant».

Envie d’écrire, de lire Céline, Nietzsche, Bukowski, Fernado Pessoa et son Livre de l’Intranquillité, «le plus beau des livres» qui révèle parmi chaque geste futile du quotidien la complexité de l’âme humaine. Une année sabbatique à fréquenter les salles de ciné de Saint-Germain et les petits théâtres. Il est ouvreur à l’Odéon pour gagner un peu sa vie puis des amis le convainquent que Paris n’est pas toujours le centre du monde et qu’il existe, près de l’océan, de la matière à rêveries.

Nantes, la famille, les Beaux-Arts

Licence et master aux Beaux-Arts de Nantes et il décroche un emploi de chargé de projet au centre culturel européen dans cette même ville. Car il vit en famille: marié et deux enfants, papa précoce «pour prendre le contre-pied de mon père qui m’a conçu lorsqu’il avait 60 ans». Les images que capte Benoît Baudinat, qu’elles soient filmées ou photographiés, sont crues, violentes, désespérantes presque. «Je circule dans mon environnement et cadre des éléments de ma propre définition, j’aime les films qui semblent trouver des images plutôt que les prendre» argue-t-il.

Allégories de nos guerres, des bombes posées, du staccato des rafales, d’un camion blanc faucheur. Il dit que les animaux morts s’inscrivent dans la vie, qu’il existe une poétique du support de vie. «Prenons l’exemple de la baleine qui meurt, qui coule lentement au fond de la mer, elle devient une habitation et un garde-manger pour les poissons durant deux siècles» indique-t-il.

Profond désarroi face à la mort qu’il affronte en se confrontant à des corps en décomposition qu’il ne touche pas, qu’il ne déplace pas. «J’écris et témoigne avant l’obscénité. Si je vais plus loin, je manque de respect» confie-t-il. L’accès à cet art peut paraître ardu.

Il évoque Tarkovski, Jean-Luc Godard

Il cite le cinéaste russe Andréi Tarkovski qui disait qu’il ne faisait pas de cinéma mais ses films. Benoît ajoute: «Il n’y a pas toujours de lien narratif mais il peut y avoir une liaison poétique. Le didactisme me fatigue. Il faut une forme de soumission, se mettre dans une posture de recevoir, ne pas vouloir toujours comprendre». Il évoque aussi Jean-Luc Godard qui ne veut pas imposer des formes de pensée par respect envers ceux qui vont regarder. Il a titré l’une de ses réalisations «la vacuité de la moustache», en référence au livre puis au film d’Emmanuel Carrère qui raconte l’histoire d’un porteur de moustache qui un jour la coupe et observe avec effarement que personne ne remarque ce changement notoire chez lui. «La vacuité de l’être et du paraître» décrypte Benoît.

Il travaille entre autres avec un appareil photo Franka, «un vieux coucou qui dysfonctionne et qui a appartenu à mon grand-père», et des pellicules périmées au 120 «qui ajoute une distorsion à l’image». «Il est étonnant de voir que le résultat est proche des images formatées que l’on peut peur voir sur les réseaux sociaux» souligne-t-il. Il a écrit ceci: «En 2015, je me souviens de la fête du printemps, la fête de l’amour, les mendiants, les pétales de fleur de cerisiers qui tombaient sur les tentacules de poulpe grillés, je me souviens, les humains aveugles faisaient des selfies, tout le monde faisait des selfies, il n’y a que les aveugles qui ne font pas de selfies, mais ils suivent la ligne jaune quand même».


Profil

1989: Naissance à Lausanne.

2007: Lecture de Deviendra Miel, recueil de poésie, à la Maison de la Poésie de Paris.

2013: Création de la pièce On ne fait pas d’aveugle sans casser des yeux à Nantes.

2015: Diplôme national supérieur d’expression plastique à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Nantes.

2016: Premier prix du festival international du film d’art Nos Yeux Grands Ouverts, à Paris.

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