P. F. Tomése. L'Enfant ombre. Trad. de Philippe Noble. Actes Sud, 123 p.

Lire L'Enfant ombre (Schaduwkind) n'est pas un acte ordinaire, une lecture entre cent autres. C'est plutôt, en quelque sorte, pénétrer dans une chambrette intime vers laquelle l'auteur – puisqu'il y en a bien un – nous convie, certes, mais sans qu'il se détourne de son travail de compositeur. Et nous nous taisons, pleins de respect et de reconnaissance aussi, car nous avons immédiatement compris que cet auteur ne pouvait, sans risquer de tomber en ruine, manquer une seule note du chant que l'enfant lui dicte. Non, pas l'enfant: l'absence mystérieuse de l'enfant.

Un jeune couple attend dans la joie son premier bébé, tout est prêt pour lui, les vêtements minuscules, la poussette rangée dans le couloir, des noms choisis puis révélés et pas tout à fait sûrs, attendons sa venue au monde, une vie entière s'étend dans l'avenir! Voilà, c'est arrivé, une fille est née, elle est parfaite. Et le père est chargé de l'annoncer au monde: «Sur mon vélo, en allant au service de l'état civil, je voyais tout et rien à la fois. […] Mon regard devait tout engranger, je ne devais rien oublier. Je regardais pour deux, car tout ce que je voyais, j'aurais à le raconter plus tard à ma petite fille chérie», écrit-il.

Quelques semaines plus tard, le bébé meurt d'une maladie. Commence, pour le père écrivain, la seule possibilité de se retrouver dans ce monde inconnu du deuil: écrire, être «comme un mollusque dans sa coquille intérieure» et «essayer des phrases pour voir ce qu'elles peuvent signifier». Ainsi adviennent des textes courts, ni des poèmes en prose ni des morceaux de ce qui est réellement arrivé, d'autres de ce qui pourrait arriver si l'enfant n'était pas disparue, des rêves, des coups de rage (comment tant d'écrivains célèbres ont-ils pu si légèrement traiter ce thème), des enchantements remémorés, des questions sans réponse, des comptes d'une éblouissante lucidité avec le passé et l'avenir, avec aussi un inexplicable espoir. Sur ce thème universel, le Néerlandais P. F. Tomése a composé un livre d'une force et d'une beauté rares (parentes peut-être du Nageur dans la mer secrète de W. Kotzwinkle), dans lequel les portes qu'on referme peureusement derrière la mort sautent de leur chambranle et laissent entrer le froid.