Lyrique

Bérénice, intense cauchemar éveillé

La création mondiale au Palais Garnier de l’opéra de Michael Jarrell confronte puissamment la tragédie historique à la contemporanéité humaine

Lors de la rencontre avec Michael Jarrell, Bérénice était encore en travail. Elle est née publiquement samedi, à l’Opéra Garnier. Un sacré défi pour le compositeur genevois, qui entre avec elle dans le Saint des Saints lyrique français. Le voilà qui s’attaque une nouvelle fois au grand opéra, après un Galilée remarqué en 2006 à Genève. Son monodrame Cassandre tourne toujours avec succès depuis sa création en 1994 au Châtelet. L'ouvrage intimiste a conquis les scènes grâce à Marthe Keller puis Anne Bennent avant Fanny Ardant aujourd’hui, dans le rôle parlé de la prophétesse troyenne.

Et voilà donc Bérénice. Cette naissance bénéficie des meilleurs atouts pour son intronisation parisienne: des chanteurs d’exceptions, une mise en scène remarquable et un orchestre de haut vol pour attiser les passions. Le résultat est probant. Car le metteur en scène Claus Guth ajoute sa modernité à l'actualisation musicale de la tragédie, dans la confrontation très physique et rageuse des corps. Et le magnifique environnement de Christian Schmidt, vidéos en noir et blanc projetées sur les murs d’un appartement divisé en trois parties - une pour chaque duo de protagonistes, s’inscrit de son côté dans le classicisme de hautes demeures du XVII siècle.

Lire aussi: Michael Jarrell: «La difficulté technique pousse à se dépasser»

Une puissance étourdissante

Ce qu’il faut retenir de ce nouveau-né lyrique qui s’inscrit au répertoire parisien? D’abord, la puissance étourdissante et la délicatesse moirée de l’Orchestre de l’Opéra de Paris mené par un Philippe Jordan précis et engagé. Ensuite, l’esthétique magnifique de la proposition scénique.

En ce qui concerne l’aspect compositionnel, si on regrette que les voix ne ressortent pas toujours suffisamment du flux instrumental et que la compréhension du texte français soit souvent due aux surtitres, les parties amoureuses offrent des passages lumineux portés par des aigus féminins incandescents.

De leur côté, les moments d’affrontement et de désespoir développent une intensité cauchemardesque dans une sauvagerie vocale sismographique. Michael Jarrell mène les voix sans ménagement sur la crête des extrêmes des registres.

Le traitement orchestral, très habilement tissé, dessine la dimension tragique à grands renforts de tubas, percussions et utilisations de sonorités graves, savamment montées de l’angoisse à la déflagration.

Une hésitation

Si le début de l’œuvre hésite entre le parlé et le chanté (la raison d’Etat contre celle du Cœur?), si le spechgesang s’invite presque malgré lui dans des déclamations en mode vocal sans grand ambitus mélodique, la vocalité s’épanouit au fil de l’œuvre.

Restent des interprètes d'exception pour surpasser l’exploit technique et émotionnel de la partition. Barbara Hannigan, pourtant rompue aux difficultés les plus redoutables, avouait en interview ne jamais rien avoir chanté de plus difficile que cette Bérénice. Elle en domine de façon éblouissante les incessantes tensions et les acrobaties vocales (et scéniques), parvenant à illuminer les aigus stratosphériques de l’amour comme à ravager son timbre dans la colère. Bo Skovhus? Phénoménal Titus, aussi impressionnant acteur que chanteur. Véritable incarnation théâtrale et vocale d’un homme dévasté par l’amour empêché, il file les notes et rugit les mots.

Le reste de la distribution masculine (hormis Rina Schenfeld qui incarne une Phénice parlée en hébreu) n’est pas en reste. Ivan Ludlow (Antiochus), Alastair Miles (Paulin) et Julien Behr (Arsace) répondent eux aussi sans faillir aux impératifs d’une oeuvre exigeante où le riche instrumentarium percussif et l’usage discret de l’électroacoustique - pour le murmure de la foule, complètent judicieusement l’ampleur de l’orchestre.



Palais Garnier, les 2, 5, 8, 10, 14 et 17 octobre. Rens: + 331 71 25 24 23.

Publicité