Monique et Roger, alias Claude- Inga Barbey et Patrick Lapp, leurs chamailleries de quinquagénaires, leurs raccommodages de couple, leurs tentations d’aller voir ailleurs si le diable y est. Ces deux-là logent dans nos oreilles depuis le milieu des années 1990, héros de Bergamote sur les ondes de la radio suisse romande jusqu’en 2000. Puis ils sont sortis du transistor et ils ont goûté à l’ivresse de la scène, escortés de Claude Blanc, leur metteur en ondes, acteur piquant lui aussi comme le chardon dans les prés; et de l’actrice Doris Ittig, cette tragique à tendance burlesque qui vous déride.

Ils sont de retour, Monique et Roger, au Théâtre de l’Orangerie, sur les hauteurs du parc La Grange à Genève. Ils jouent Noces de carton, l’ultime tome de leur épopée à tiroirs. Cet épilogue, ils l’ont déjà étrenné au Poche de Genève. C’était au printemps 2011, ils tiraient le rideau. Mais on ne se lasse pas de la comédie des adieux. Le public court. Et le critique avec.

Nostalgie? Disons qu’on les retrouve comme on sonne à la porte d’amis pas vus depuis une éternité. Ils vous accueillent dans le noir – c’est le genre de liberté qu’on ne prend qu’avec des intimes. «Tu es où?» C’est elle qui parle. «Tu fais quoi?» C’est toujours elle qui darde, tendresse de fine guêpe, l’agacement à fleur d’aigu. «Cultive-toi, lis un peu», persifle-t-elle. Et lui, enfin, placide comme le grognard dans sa guérite: «Je lis, je lis.» Elle: «Quoi?» Lui: «Les programmes télé.» Les premiers rires fusent dans la salle et la lumière avec. Vous découvrez Monique en pyjama, bref comme à la maison.

Elle arpente la scène, morne plaine: c’est une chambre vide ou presque, à peine un canapé rouge, vestige de l’âge des confitures. Le fiston a quitté la maison pour vivre avec sa copine. Il laisse derrière lui une grosse boîte en carton, son enfance à l’intérieur et un petit sac de merde canine, c’est bien ça. Monique meuble sa déprime: elle a des ambitions pour le salon, le repeindre en abricot. Mais elle tombe à l’instant sur l’album de leur jeunesse, à elle et à Roger.

Sur le divan, ils se rappellent: un camarade brutal qui piégeait les filles après l’école; une fille au physique ingrat que Roger avait séduite. Dans un instant, Claude- Inga Barbey et Patrick Lapp joueront ces revenants, avec quarante ans de plus – puisque Facebook permet ça, les retrouvailles avec les visages pâles de la mémoire.

D’où vient le plaisir? Du sentiment de se reconnaître, un peu, beaucoup, selon l’humeur ou l’âge, dans ce portrait de couple. D’un art du glissement aussi, une façon de faire coulisser les épisodes, du trivial au surréalisme domestique. Voyez Patrick Lapp en boxer à rayures, il veut régler le boîtier de la télévision, il appelle Swisscom, une opératrice lui explique, avec l’accent bernois, comment brancher les câbles. Rien ne va, bien sûr. Et l’employée défaite s’épanche: elle travaille la nuit dans un cabaret pour arrondir ses mois. Patrick Lapp caresse alors l’idée d’une petite rencontre, il pianote debout derrière le dossier du canapé transformé en clavier – ainsi filent les fantasmes.

Mais le feu de l’affaire tient à l’opposition de styles – c’est-à-dire aussi de jeu – qui fait le croquant de Bergamote. Deux grands acteurs au combat. D’un côté un moteur à explosion: Claude-Inga Barbey. De l’autre un diesel: Patrick Lapp. Elle s’exaspère; il joue les amortisseurs en shérif de lotissement. Elle allume des feux de joie; il manie l’éteignoir. Elle occupe le terrain; il s’enracine. Leur abattage doit au café-théâtre, à la pochade radiophonique, ces genres qui exigent l’instinct de l’instant. Ils se devinent, comme deux trapézistes; ils s’envolent aussi, hors canevas, le temps d’une improvisation, comme à l’époque du feuilleton sur les ondes.

On est séduit, souvent, pas totalement emporté. Est-ce l’humour beauf, une spécialité maison pourtant, qui à très haute dose lasse? L’épisode de la visite du musée avec sa mise en boîte de l’art conceptuel sent par exemple le renfermé. Et que penser de la fanfare finale, cet air de fête racoleur censé ragaillardir le public après le drame, Roger et Monique à jamais séparés? The show must go on, certes. A moins que cette chute aux airs de contreplaqué ne signale surtout la difficulté de conclure. Patrick Lapp et Claude-Inga Barbey poussent Monique et Roger vers la penderie. Les personnages, eux, font de la résistance.

Noces de carton, Genève, Théâtre de l’Orangerie, Parc la Grange, jusqu’au 23 août; rens. 022 700 93 63.

 

 

Parfois, ils s’emballent, le temps d’une improvisation, comme à l’époque du feuilleton radiophonique