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roman

«Berlin Alexanderplatz»,l’énergie syncopée des rues

Une nouvelle traduction rend au chef-d’œuvre d’Alfred Döblin sa violence et sa musicalité. Elle restitue le rythme claudicant, les dissonances, la polyphonie qui font de ce texte paru en 1929 le grand roman de la ville.

Genre: Roman
Qui ? Alfred Döblin
Titre: Berlin Alexanderplatz
Titre Original: Histoire de Franz Biberkopf
Suivi d’un texte de R. W. Fassbinder
Langue: Trad d’Olivier Le Lay
Chez qui ? Gallimard, 460 p.

Les traductions vieillissent bien plus vite que les œuvres. Il faut sans cesse les reprendre, trouver la voix, les voix qui rendent au texte original sa force première, sa jeunesse, son étrangeté. André Markovitch l’a fait avec Dostoïev­ski et Shakespeare; Bernard Hoepffner avec Mark Twain (lire le SC du 18.10.2008). Olivier Le Lay s’y est risqué avec Berlin Alexanderplatz. Au moment de sa parution, en 1929, l’importance de ce livre n’avait pas échappé, il a été rapidement traduit en plusieurs langues. La version de Zoya Motchane, publiée par Gallimard en 1933, a été reprise en 1970, mais elle reste marquée par son époque. Elle lisse le texte, en gomme la polyphonie, résume des passages. Sa réédition (Folio, 2008) a pour principal avantage de permettre la comparaison et de mesurer le chemin parcouru.

Olivier Le Lay a découvert le chef-d’œuvre d’Alfred Döblin à la fin des années 1990, alors qu’il vivait à Berlin. A cette époque, très jeune, il lisait Burroughs, Kurt Schwitters, fréquentait les clubs, les concerts, les cinémas. La violence de Berlin Alexanderplatz, l’adéquation de la forme avec l’énergie de la ville l’ont saisi. Le roman est composé de bribes, de collages. Le futur traducteur s’est mis à regarder de près la structure de ce texte. Il en a vu les sutures, la cohérence sous-jacente. Il a entrepris de relever les inserts, de chercher les références – Schiller, Gottfried Keller, Brentan –, les citations bibliques, les couplets de chansons. Les travaux de Gabriele Sanders l’ont aidé à démêler cet entrelacs d’éléments hétéroclites. Puis, il a laissé dormir.

Avant Berlin Alexanderplatz, Olivier Le Lay s’est déjà risqué à des textes hardis. Avec Enfants des morts, d’Elfriede Jelinek (lire le SC du 6.01.2007), il s’est colleté brillamment avec un texte virtuose, qui le forçait à inventer des néologismes, à trouver des équivalents à la fureur langagière de la romancière autrichienne. Ce jeune musicien de rock, venu de Bretagne, a quitté l’Ecole normale supérieure, la carrière académique n’était pas sa voie. Il a eu comme maîtres Jean-Pierre Lefebvre et Bernard Lortholary. Ce dernier lui a proposé un texte de Peter Handke, La Perte de l’image. Il s’est ensuivi une collaboration étroite avec Handke, un échange sur les textes et les solutions, puis avec Claude Régy, le metteur en scène. Dans cette collaboration, troublée par la polémique autour de Handke, de la censure de ses textes de théâtre, Olivier Le Lay a appris à respecter la scansion et la ponctuation, le virgulage, les respirations.

Avec Handke, avec Jelinek, il a pu être en contact permanent, poser des questions, soumettre ses solutions. Pour Döblin, il a dû procéder autrement, lisant et relisant le texte à la loupe. Avant de traduire, pendant une année, il s’est nourri de documents, s’est imprégné de la langue berlinoise, a vu et revu les épisodes du feuilleton que Fassbinder a tiré de Berlin Alexanderplatz pour bien restituer à l’oreille la musicalité du roman. En parallèle, il a relu ses «maîtres», Céline, celui de Guignol’s Band surtout, Pierre Guyotat et Jean-Jacques Schuhl. Ce travail souterrain donne à sa traduction son «tombé», comme une doublure invisible garantit l’élégance d’une robe.

Au Théâtre du Grütli à Genève, en avril dernier, des comédiens lisaient des extraits de sa traduction en sa présence. A l’occasion de cette mise à l’épreuve, ce jeune homme réservé et passionné a donné une ou deux clefs de son travail: «La traduction n’a rien à voir avec l’écriture, comme on l’entend trop souvent. C’est une dépossession nette, une façon de prendre congé de soi, de n’être qu’un simple médium. Totalement vide mais néanmoins bien éveillé. Si l’on sent que c’est traduit, que c’est de l’allemand, cette étrangeté-là, alors, c’est réussi.»

Il n’aime pas trop les traductions qui imposent leur virtuosité au détriment de l’original. On entre dans la sienne en oubliant le travail, pris au premier degré par la musicalité du texte. Que penseront les germanistes des risques qu’il a pris? En tout cas pour le profane, sa version est saisissante. Pour cela, il fallait reproduire tous les jeux sur les sonorités, trouver un «calque sonore et rythmique» quitte à bousculer le français. «Il y avait toute cette langue à recréer à l’oreille, en traînant de nouveau à Berlin, en écoutant les gens dans la rue.» Pour éviter de trop franciser, de faire «du Queneau plutôt que du Döblin», le traducteur a gardé en allemand les noms de rue, de journaux, d’hôtels, le «nee» traînant berlinois. De la langue de Döblin, il dit qu’elle est «bâtarde, jamais bien assujettie, mais qui tourne et qui s’enroule autour d’une ligne de basse à peu près stable. Ensuite on joue des différences de potentiel autour de cette ligne, un peu comme les sinuosités du signal électrique d’un oscilloscope. L’écriture de Döblin joue sur les heurts, les collages incongrus, avec une hétérogénéité permanente. Une esthétique du déséquilibre et de la claudication en somme, la dissymétrie pour seule ligne d’écriture.» Il n’y a pas une parole noble et une parole vulgaire, tout est dans le montage, les jointures, les raccords. «Döblin retranscrit ce qui est comme un scribe, un greffier, un chiffonnier qui ramasse et reconfigure.»

«La traductionn’a rien à voir avec l’écriture. […]C’est une façon de prendre congé de soi»

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