Il était temps que la Suisse, son pays d'origine, se réapproprie Heidi en mettant les petits plats dans les grands. De facto, il y a trois raisons au moins pour que cette version 2001 réalisée par Markus Imboden (Komiker) soit le film suisse le plus attendu, jusqu'à sa sortie nationale le 28 mars. D'abord, son budget de 6 millions de francs rassemblé par Ruth Waldburger (Vega Film à Zurich), notamment productrice des Godard depuis plus de dix ans. Ce pari financier entend ensuite ratisser au-delà des frontières avec une distribution internationale qui réunit des acteurs suisses, mais aussi allemands (Cornelia Grötschel, 13 ans, qui incarne Heidi), italiens (Paolo Villagio en grand-père) ou encore français (Marianne Denicourt en tante Dete). Enfin, à l'horizon, le 7 juillet prochain, du centenaire de la mort de Johanna Spyri, la créatrice de Heidi, et des festivités qui se préparent (consulter www.myheidi.ch), les deux scénaristes Jasmine Koch et Martin Hennig ont essayé de rénover l'image de la petite turbulente en transposant ses aventures en 2001.

L'histoire de Heidi au cinéma et ses multiples adaptations suivent en effet strictement les inclinations politiques et sociales du pays au cours du siècle. Il y a eu la Heidi originelle, petite brune aux cheveux courts et bouclés ou la Heidi devenue blonde aux longues tresses au contact de l'idéologie nazie toute proche. Demander à quoi ressemble la dernière Heidi revient donc à prendre la température de la Suisse aujourd'hui. Le premier constat, purement artistique, concerne l'état du cinéma suisse: malgré sa compétence technique, le film, sans fioriture ni véritable personnalité, ne trouve pas de lyrisme et, malgré ses moyens, apparaît comme un cousin riche d'Azzurro, plus téléfilm de luxe que film pour grand écran. Le deuxième constat, quasiment anthropologique celui-là, concerne la réactualisation. Celle-ci survient dès la fin du générique: Heidi, bouquet en main, arrive au village et croise un gamin qui joue au base-ball. Le petit vient des Etats-Unis et s'appelle Peter…

Les enfants bergers étant, de nos jours, interdits par la protection de l'enfance, Peter est donc ce garçon branché qui dévale les pentes escarpées en VTT et invite bientôt Heidi à la maison pour «chatter» sur Internet. Autour des deux gamins se déploie un monde exclusivement féminin marqué par la désertion des pères: la maman d'Heidi, veuve, tient une pension avant de succomber à la foudre; tante Dete, qui accueille bientôt la petite à Berlin, est une styliste surbookée que son mari a fuie; quant à cousine Clara, originellement paralysée des jambes, elle est ici atteinte des symptômes de l'âge bête, posters et look de Britney Spears compris. Ce portrait d'un monde où les femmes, qui travaillent, ont disloqué la cellule familiale est surtout illustré par le grand-père. Il devient un troglodyte écarté de la société parce que ses enfants l'ont renié pour avoir préféré partir tenter un rêve américain en abandonnant sa famille.

Impossible de reprocher aux auteurs d'avoir évité ce qui touche la Suisse aujourd'hui. Possible par contre, de s'interroger sur les biais narratifs que ces éléments – très stéréotypés – impliquent. Si tout le monde se retrouve, au final, autour du grand-père, c'est que celui-ci, lâchant le réduit national pour s'approcher (peut-être) de l'Europe, est descendu de sa montagne pour reprendre le restaurant de sa belle-fille foudroyée. Fin. Fin de l'âge bête. Fin de la guerre intergénérations. Fin du repli sur soi.

Si l'affiche – sur fond rouge, Heidi cheveux bleus et Peter batte de base-ball en mains – annonce un relookage quasiment punk, cette Heidi nouvelle, destinée aux enfants, s'enlise dans une contradiction: celle de flatter les adultes suisses en ne s'engageant pas dans un discours politique et social clair, tout en prenant le risque de déplaire aux Japonais, aux Américains et surtout aux enfants tous attachés à l'imagerie originelle. Heidi 2001 le sait bien, elle qui, dans une amusante mise en abîme, se met à chanter «Heidi, Heiiidi», la chanson inoubliable d'une précédente version. Comme pour dire, avec l'entité Suisse: ce n'est pas en m'habillant acrylique et en me teignant les cheveux en bleu qu'on changera ma bonne vieille mentalité.