Le Reichstag a fait peau neuve. Ce lundi 19 avril, les députés du Bundestag, venus pour l'occasion de Bonn, y tiendront une séance inaugurale. Ils auront ainsi l'occasion de tâter une première fois des bancs de ce qui sera dès l'automne le théâtre régulier de leurs débats. Les travaux de rénovation auront duré près de quatre ans, ils avaient commencé peu après l'empaquetage du bâtiment par Christo, en été 1995. Emballée, déballée, la vénérable bâtisse n'a pas tardé à disparaître à nouveau sous un immense échafaudage. A l'abri de ce voile pudique, on l'a vidée d'une bonne partie de ses entrailles avant de la farcir de nouvelles installations.

Un budget de 70 millions

Aujourd'hui, la métamorphose est accomplie. Rendu à ses attributions d'origine, le Reichstag n'en continue pas moins à faire place à l'art. Le déménagement de Bonn à Berlin, la construction et la rénovation des bâtiments destinés à héberger le gouvernement et le parlement vont de pair avec un considérable programme de commandes artistiques. Près de 70 millions de marks ont été réservés à cet effet, une somme plus importante que celle que l'Etat américain a consacrée à l'achat d'œuvres d'art pour des bâtiments publics au cours des 35 dernières années, a remarqué le New York Times, mi-admiratif, mi-dubitatif.

En Europe, un tel geste de l'Etat ne surprend pas autant, mais le nombre même et l'importance des bâtiments en jeu aboutit à des chiffres exceptionnels, surtout en ces temps de coupes budgétaires. Trente millions pour les différents ministères, 20 pour les bureaux du Bundestag, et environ 8 pour le Reichstag, pièce maîtresse où le choix des artistes prend un caractère particulièrement symbolique. D'emblée, il a été décidé que le Reichstag serait réservé aux artistes allemands contemporains qui ont marqué le développement de l'art international. Seule exception: une œuvre en provenance de chacun des quatre pays alliés qui ont vaincu l'Allemagne nazie. Clin d'œil à l'histoire, façon de rappeler qu'après l'incendie qui, en 1933, avait sonné le glas de la première expérience démocratique allemande, la réinstallation d'un parlement librement élu dans ce bâtiment n'a pu être possible que grâce à l'intervention des puissances étrangères. La France est ainsi représentée par Christian Boltanski, les Etats-Unis par Jerry Holzer, et l'ex-URSS par Grischa Bruskin. Quant à la Grande-Bretagne, elle est présente par le truchement de Norman Foster, l'architecte qui a assuré la transformation du Reichstag et conçu la coupole en demi-œuf qui le surmonte.

Vent de contestation

Il s'est bien trouvé quelques voix ultraconservatrices pour estimer que cette place faite à l'occupant d'autrefois, loin d'être une ouverture au monde, représente une bien inutile courbette du moment que l'Allemagne, en se réunifiant, à recouvré sa pleine souveraineté. Mais ce sont les artistes allemands qui se sont trouvés au cœur de la polémique. Fin 1997, la Berliner Zeitung, bientôt relayée par la Frankfurter Allgemeine, émettait des craintes: l'art de l'ex-RDA ne serait pas adéquatement représenté au Reichstag. Ainsi se trouvait perdue l'occasion sinon d'une réunification artistique, du moins d'une confrontation fertile de l'évolution artistique propre à chacun des deux Etats allemands.

Quelques mois plus tard, le vent de protestation soufflait dans l'autre sens: 58 intellectuels, dont de nombreux opposants de l'ancienne RDA, s'en prenaient à l'un des rares artistes de l'Est sélectionnés. Bernard Heisig, affirmaient-ils, serait bien trop compromis auprès du régime totalitaire de RDA pour être digne de figurer au Reichstag. Querelles d'Allemands que tout cela? En un sens, oui. Querelles typiquement allemandes, en tout cas, mais qui, loin d'être insignifiantes, mettent au jour les contradictions non résolues d'un pays toujours déchiré, aussi bien esthétiquement que politiquement.

L'intéressant est que l'affrontement ne se produit pas selon un simple clivage Est-Ouest. La presse s'est montrée étonnamment nuancée dans ses jugements, et plusieurs titres de l'Ouest ont pris ouvertement la défense de Heisig. Recteur de l'Académie des beaux-arts de Leipzig, n'avait-il pas dû quitter son poste en 1964 en raison de ses remarques critiques à l'égard du régime? Et nombreux sont les témoignages qui attestent qu'il a toujours fait usage de son influence pour venir en aide à ceux qui en avaient besoin. Des critiques de renom ont fait remarquer que son art, bien loin de suivre les directives officielles, avait plutôt été récupéré après coup par le régime en raison de son succès. Un succès dû notamment à l'intérêt qu'on lui portait à l'Ouest. Plus encore, Heisig se livrerait à une confrontation plus passionnée et plus tourmentée avec l'histoire du siècle que tout ce que les célébrités de l'Ouest, adulées du public et du marché, ont à proposer.

Le comité de sélection ne s'est pas laissé détourner de ses choix. Bernard Heisig sera présent au Reichstag. Sa grande fresque historique aux couleurs expressionnistes et aux figures brouillées ornera la cafétéria réservée aux députés. Dans les grands halls d'entrée et les espaces publics, ce seront pourtant les grands noms de l'Ouest qui trôneront, les Baselitz, Polke, Richter et consorts, sans qu'une confrontation directe soit possible.