Partout où Steven Spielberg a son mot à dire, les choses se font en grand. Le réalisateur d'E. T. et de Jurassic Park était à Berlin mercredi et jeudi, et son absence lors de l'ouverture officielle du Festival du film aurait pu passer pour un affront, s'il n'avait eu mieux à faire au même moment. Une bavure de planification avait en effet fixé au même soir le gala de la Fondation Shoah qu'il a créée et qu'il préside depuis cinq ans. En tant que maître de cérémonie, il se devait d'être présent et a dû quitter Berlin.

Spielberg aux côtés de Gerhard Schröder

Cela ne l'a pas empêché de rencontrer le chancelier Gerhard Schröder, qui semble apprécier la compagnie des célébrités. Le chancelier souhaite que les archives de la Fondation Shoah soient abritées à Berlin, par exemple dans les bâtiments prévus en annexe au futur monument aux victimes de la Shoah (lire le Samedi Culturel du 23 janvier). Ou dans le cadre du nouveau Musée juif, dont le fascinant bâtiment, œuvre de Daniel Libeskind, vient d'être inauguré.

En matière d'orchestration de la mémoire, Spielberg et le nouveau gouvernement allemand ne devraient pas avoir de peine à s'entendre. Ils partagent un même goût du monumental. Financée au départ grâce aux recettes de La Liste de Schindler, la Fondation Shoah accomplit un remarquable travail d'archivage. Jusqu'ici, plus de 50 000 survivants de l'Holocauste ont été interrogés dans 57 pays. Au total, quelque 117 000 heures d'entretiens enregistrés sur vidéo. Avant que ne disparaisse la génération des survivants se trouvera ainsi réuni un ensemble de témoignages extrêmement variés, matière première aux investigations de cette discipline toujours plus reconnue qu'on appelle parfois l'histoire orale.

Mais la Fondation Shoah ne se contente pas d'engranger le savoir. Elle veut aussi le transmettre, et surtout susciter l'émotion. Avant de reprendre l'avion pour l'Amérique, Spielberg a encore trouvé le temps d'ouvrir la première projection du film The Last Days (Les Derniers Jours), dans le cadre du programme officiel du festival, hors compétition. Lorsqu'à la fin de la séance, le public s'est levé pour saluer par une longue ovation ce premier documentaire produit par la Fondation Shoah pour la diffusion en salles, l'esprit tutélaire s'était déjà depuis longtemps envolé.

Réalisé par James Moll, The Last Days raconte l'Holocauste à travers la destinée de cinq déportés survivants, tous les cinq juifs hongrois qui ont par la suite refait leur vie aux Etats-Unis. Le film les montre lorsqu'ils se souviennent, chez eux, assis dans un fauteuil, mais aussi lorsqu'ils retournent sur les lieux de leur enfance et sur les lieux de l'horreur, à Auschwitz ou Dachau. Les témoignages sont entrecoupés ou accompagnés d'images historiques: Hitler, les bombardements, les prisonniers dans les camps; ou, plus poignant encore, les charniers et les corps émaciés des survivants lors de la libération.

Une industrialisation de la mémoire

Populariser, jouer sur l'émotion, concrétiser, remplir une fonction de transmission que d'autres films, quelles que soient leurs qualités intrinsèques, n'ont pas réussi à remplir: l'intention est légitime, elle est même louable. Mais à condition seulement qu'on cherche à transmettre quelque chose de cette complexité, de cette profondeur insondable que d'autres se sont inlassablement efforcés d'explorer.

La Fondation Shoah promet d'autres films analogues, centrés chaque fois sur un autre groupe de victimes. Mais à quoi bon, si c'est pour se contenter de sentiments prescrits, d'une vision banalisée? Parmi les différentes interprétations de l'Holocauste, toutes partielles, toutes insuffisantes, il en est par exemple une qui y voit d'abord l'invention de la mort industrielle: le crime à la chaîne produit par une immense machinerie anonyme où plus personne ne se sent responsable. Si le XXe siècle doit s'inscrire dans l'histoire comme le siècle de la mort industrielle, est-il de bon augure que le prochain millénaire s'ouvre sur l'industrialisation de la mémoire?