Qu'est-ce qu'un «film de festival»? Un film, le plus souvent européen, qui ne semble être fait que pour circuler dans les festivals. Pas forcément parce qu'il aurait été conçu selon des critères particuliers, mais au contraire parce que le marché a édicté des critères d'exclusion. Dans les 25 films en compétition au Festival de Berlin (sans même parler des sections parallèles, Panorama et Forum), on trouve un certain nombre de ces étranges objets cinématographiques: plus qu'à Cannes, moins qu'à Locarno. Ainsi en va-t-il de la majorité des premières œuvres. On leur trouve en général des qualités certaines, sans guère pouvoir espérer de les retrouver un jour sur nos écrans.

Simon Magus du jeune Anglais (né à Hongkong) Ben Hopkins et Gloria, premier film de la Portugaise Manuela Viegas, monteuse depuis vingt ans, sont de ces films-là. Par ailleurs, tout les oppose. Le premier est une rêverie sur un monde disparu: un village juif de Silésie au siècle dernier. Le second, un récit d'apprentissage en forme de chronique réaliste. Pas de quoi faire courir les foules, certes; mais que serait le cinéma européen sans cette diversité de sujets, de traditions nationales, de langues et surtout de styles?

Dans l'indignité actuelle du jeune cinéma britannique, toujours plus tourné vers l'Amérique, Simon Magus frappe par sa différence. C'est apparemment la lecture d'Isaac Singer qui a donné à Ben Hopkins l'idée de ce récit dont il est pour finir le seul auteur. De ce détour américain est né un film vraiment européen, où le génie britannique s'exprime dans son aptitude au fantastique. Parlons ici plutôt de magie. Le personnage-titre est en effet un simple d'esprit (Noah Taylor, le David Helfgott jeune de Shine) qui vit en marge de la réalité, en communication avec des forces obscures, tel ce Diable incarné par Ian Holm.

L'enjeu est la survie du pauvre village de Simon, saigné par l'émigration et menacé par le progrès, à savoir l'arrivée du premier chemin de fer de la région. Le sort de la bourgade dépend de la décision du seigneur local (magnifique Rutger Hauer): à qui laissera-t-il acquérir le terrain de la future gare, l'entreprenant David ou le marchand antisémite Hase? Notre conscience actuelle nous avertit de la menace d'un pogrom. Et puis non, le cinéaste choisira finalement de laisser à la communauté un petit sursis, grâce au sacrifice du fou et à la décence du seigneur. Trop providentiel? Peut-être, mais l'évocation, à mi-chemin entre la reconstitution historique et la rêverie, paraît presque plus importante que le sens du récit. Le talent est donc là, même si l'on peut légitimement se demander la raison d'être d'un tel film (tourné au pays de Galles!), et vers quoi il va mener son auteur.

Gloria de Manuela Viegas, de son côté, témoigne une nouvelle fois de l'étonnante tenue actuelle du cinéma portugais. Un cinéma pauvre en moyens et en matière romanesque, mais d'une exigence artistique sans doute unique en Europe. Son handicap auprès du public réside dans sa prédilection pour la lenteur, la prise en compte des temps morts de la vie, et son absence générale (sauf chez le fantasque Joao Cesar Monteiro) d'humour. C'est sur ce ton que se déroule l'automne des 13 ans de Gloria, fillette de la campagne tiraillée entre l'enfance et l'âge adulte. Ici, tout réside dans la notation juste, la simple beauté d'un plan cadré et tenu le temps qu'il faut. Un génie différent, mais qui distille lui aussi une forme de magie.